Accueil > Les rossignols du crocheteur > MENDONÇA Bruno > Les bibliothèques de Bruno Mendonça : abords de l’inaccessible
RAPHAËL MONTICELLI
Texte figurant dans Bruno Mendonça, Bibliothèques éphémères publié en 2002 par les éditions de l’Ormaie.
Les bibliothèques-objets de Bruno Mendonça ne sont pas forcément réalisées ; et, quand elles le sont, elles sont bien souvent éphémères ; toujours, elles sont le lieu paradoxal d’une impossible lecture. Ici, on n’accumule pas les livres pour les conserver, les entretenir et les donner à lire, mais pour les transformer, les mettre à mal et, au mieux, les donner à voir. On imagine avec eux toutes sortes d’architectures, d’agencements, de mises en espace, qui ne les laissent que rarement intacts : on les roule sur eux-mêmes, on les ficelle, on les gèle, on les trempe dans des colles, on les soumet à la puissance de réacteurs, à celle de l’air, de l’eau, de la lumière, on les jette à la mer, on les place à proximité de bêtes sauvages, on en fait des briques, on les associe à des boîtes de conserve, à des graviers, on les enfouit dans des tubes ou dans la profondeur des glaciers, on les entasse, on en tapisse des murs, des plafonds… Pour finir, on ne projette pas ici des bibliothèques pour y conserver et y gérer des livres ; on fabrique des bibliothèques dont les livres sont le prétexte et le matériau de construction. Le livre est à la bibliothèque-objet, ce qu’est le texte dans le livre-objet.
La bibliothèque rêvée de Bruno Mendonça n’est donc pas, on le voit, un espace voué à la lecture, mais l’objet d’une relation violente au livre dès lors que la lecture en est exclue. Si on y réfléchit un peu, on s’aperçoit vite qu’en fait, Mendonça ne fait que donner forme à une frustration que chacun de nous, en tant qu’individu, vit quotidiennement avec le monde des livres, et avec leur réunion en bibliothèque. Que signifie en effet d’avoir à sa disposition, dans telle bibliothèque publique, 20 000, 200 000, 2 000 000, ou 20 000 000 d’ouvrages, sinon que les livres réunis là, dans des bibliothèques qui suscitent d’autant plus l’admiration, qu’elle conservent davantage de volumes, sont, dans leur plus grande partie, forcément, matériellement, inaccessibles ? 1000 vies d’érudit inlassable s’y useraient sans y suffire. Qui n’a pas vécu cette frustration foncière que produit en nous toute bibliothèque d’importance : ce savoir est d’autant plus inaccessible qu’il est plus largement offert.
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