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Article présent dans les rubriques : Des écritures en Patchwork, tome 2 /

MARCEL ALOCCO

Des écritures en patchwork
© Marcel Alocco
Publication en ligne : 7 octobre 2009
Première publication : octobre 1985
Ecrivain(s) : Alocco

Le texte qui suit est, bien que mis en préface, le dernier en date (1987) des écrits figurant dans Des écritures en Patchwork. J’ai tenu, pour faciliter la transition imaginaire, à ouvrir le présent ouvrage en répétant ce qui concluait une première étape de réflexion.

 

Ma position est finalement confortable : ni journaliste ni critique, je ne suis soumis ni au devoir d’actualité, ni à la responsabilité de choisir pour d’autres parmi l’art en éclosion. On m’accordera, comme artiste, d’être intéressé davantage à connaître « comment ça fonctionne » et à voir si je peux en user pour répondre à mes préoccupations que de guider la constitution de collections en établissant des valeurs esthétiques ou sociales. Mon critère n’établit pas de hiérarchie, il tranche entre ça m’intéresse et ça ne m’intéresse pas. Le principe est clair : On ne saurait être plus subjectivement objectif.

 L’intitulé de cet ouvrage, Des écritures en Patchwork, confond en une seule image le peintre et l’écrivain. L’écriture y réfléchit la démarche plastique, et explore l’espace où elle se situe. Au-delà de la simple identification des deux productions, le Patchwork, continu et fragmentaire, traduit une perception du monde : multitude de regards mouvants, de morceaux complémentaires, dont la saisie globale est toujours en construction.
 Le Patchwork serait aussi votre façon à vous, à nous tous, de regarder actuellement le monde : Petits bouts de réalité quelquefois contradictoires, morceaux de vie entre les milliards de particules de la vie, coups d’œil. Marche infinie, ou plutôt non finie –jamais. Episodes, toujours à continuer, à suivre. Bout à bout, comme les secondes –secondes longues de l’attente, secondes trop brèves du bonheur. Enfin tout ça, quoi, qui fait que le monde est complexe, qu’il fuit entre les doigts comme le sable, que l’art est le granit surgit, noir repère, sur le fond blond de la plage – ou de la page. ; qui un peu plus persiste, sans illusion : son devenir aussi est d’être bientôt sable un jour, et pour l’éternité… Peut-être, en effet, que seul, multiple, le sable perdure ; au moins plus longtemps que les Pyramides, assurément.
 Au fil du discours toujours interrompu se tisse le filet de plus en plus serré qui un jour fait « écran » : écran, ce lieu miroir où se projette le visible, non plus épars, diffus, submergeant notre présence, mais regardé, choisi, lié à coutures serrées, et qui, d’une certaine façon, prend sens dans la limitation de la continuité.
 On ordonne pendant des années le décousu du réel. Un jour vient où l’on se relit. Avec effroi. Comme chacun, je croyais, naïvement, avoir toujours projeté une image semblable : avoir eu autour de valeurs assurées les mêmes idées, les mêmes perspectives. Cinq ans, dix ans, vingt ans après, la distance parcourue est telle que le texte paraît avoir été écrit par un étranger, qu’on a bien connu jadis, oui, admettons-le, mais aussi beaucoup oublié. Constatons que, même pour qui ferait profession de penser, le souvenir reste plus précis d’une bucolique promenade dominicale avec une personne aimée que de ce que nous pensions en ce temps là de l’art contemporain. La mémoire – elle le traduit dans la première forme, élémentaire, de l’Histoire – est événementielle : elle se souvient mal du parcours qui l’a constituée. Le flux des mots, la variabilité des approches, les incidents de parcours qui prennent sur l’instant une importance que le passage du temps va gommer, beaucoup d’intellectuels sensibles aux mouvements de l’esprit ont tenté d’en saisir au jour le jour les sinuosités de cheminement –journal, carnets de notes, petits billets accumulés dans un tiroir… Ce sont là souvent matériaux pour d’autres élaborations. Le propos est ici un peu différent, puisqu’il s’agit toujours de textes pensés pour la publication immédiate, même si quelques pages ont tardé à paraître, si les impératifs éditoriaux du moment ont obligé parfois à ne donner que des extraits d’entretiens ou à pratiquer quelques coupures dans certains articles – (que nous avons ici restitués dans leurs totalités).
 Il ne s’agit pas d’un travail de critique. La position d’arbitre serait contradictoire avec l’engagement du plasticien et de l’écrivain, acteur dans le champs qu’il examine, et acteur pleinement. Articles, préfaces ou entretiens sont donc à lire comme réflexions sur l’itinéraire d’un individu amené, à l’occasion, et plus ou moins régulièrement, à faire le point. Ce qui motive mon écrit, au-delà de son objet apparent, c’est toujours en filigrane ou directement, ma production artistique : pratique plastique et écriture accomplissant ici un même destin.
 Les circonstances d’un choix – vivre toute l’aventure de l’art contemporain à Nice, où je suis né – donne certainement une coloration particulière à ce recueil : Nice est le lieu où à partir de 1966 trois ou quatre artistes font naître et élaborent l’esthétique Support-Surface, avant qu’un groupe ne s’approprie de l’enseigne publicitaire. Sur ce rivage, avec George Brecht, Robert Filliou, Jo Jones et Ben, dès la fin des années cinquante, bat très fort la vague Fluxus. Dans ce même temps, le Nouveau Réalisme y est présent avec Arman, Raysse et Klein. Enfin ici, à défaut d’en pouvoir mieux saisir les contenus multiples et les contours mouvants, un ensemble de créateurs se verra désigné comme étant l’Ecole de Nice. Le point d’observation détermine probablement les principales lignes de forces du propos et… ses impasses. Mais il se pourrait que se dégageât de la lecture un autre fil conducteur : Le souci permanent de replacer le débat sur le plan des valeurs culturelles, là où, alors que les discours, constamment, proclament le contraire, les violences sociales – sous les masques de la publicité, de la mode, de la convention institutionnelle des cérémonials et rituels mondains – évitent de la situé. La confusion des valeurs culturelles avec les valeurs marchandes est telle qu’il est même impossible des faire des unes le négatif des autres. Certains, parmi les meilleurs, parviennent à vivre de leurs créations ; d’autres, parmi les plus médiocres et beaucoup plus nombreux… aussi. Mais ne croyez pas ceux qui disent qu’aujourd’hui les cas Van Gogh, Gauguin ou Cézanne ne sont plus possibles – car il est dans sa cohérence qu’une société refuse, quoi qu’elle en dise, ceux qui travaillent à d’autres images que celles qu’elle se reconnaît.
Ce livre est la trace d’un dialogue inégal entre la solitude et les autres, tous les autres : et si le ton est parfois vif, polémique, c’est qu’il faut élever la voix pour espérer se faire un peu entendre lorsqu’on n’a pour moyen d’informer que quelques publications marginales ou à diffusion très limitée.
Dans l’atelier le peintre inscrit, pose les couleurs, travaille la matière. Il ne prononce pas son œuvre : il avance dans la plasticité et, s’il rompt le silence, ses mots sont le plus souvent élémentaires. Il parle plutôt métier, projets et rêves. Ou bien il se raconte, prisonnier de son histoire et, en face, du mutisme de l’œuvre construite. La parole va se frayer un chemin, péniblement ; par bribes, et pas seulement vers l’extérieur. Les mots enseignent, mais aussi renseignent la pratique. La parole fait surgir des réponses dans l’atelier qui vont donner prises à d’autres paroles. Les propos du peintre, les premiers discours des amateurs, les sentences de la critiques parfois, hasardent un tissu verbal qui recouvre l’invisible et le révèle peu à peu comme objet d’art. Il n’y a guère, pour l’œuvre, de milieu. Ignorée, ou découverte. Quelquefois, l’artiste, ou les autres, lance de fausses pistes qui retardent un peu plus le rapport de l’œuvre à ses publics. En bref, la qualité du propos, son origine et son insertion, auraient peut-être plus d’importance, à l’usage, que la masse brute propagée. La conversation tâtonne, mais l’isolement de la naissance progressivement peut être rompu. Toujours, depuis L’Eglise où s’exprimait la Parole, du salon où l’on cause au Salon où la peinture s’exposait, jusqu’en nos vernissages sans vernis, le processus de socialisation de l’œuvre passe par la périlleuse mise en phrases.
Cette manière d’envisager la position de l’artiste dans la société explique probablement la préoccupation de s’adresser, chaque fois que l’occasion se présente, aux publics les plus larges et les plus diversifiés possibles, plutôt qu’aux seuls spécialistes, et le chemin suivi, avec pour étapes notables les publications « Identités » et « Open », puis « le Centre de Recherches et d’Interventions Artistiques », les Galeries Associations « Lieu 5 », à Nice, et « 30 » à Paris, et enfin le C.N.A.C –Villa Arson.
L’ensemble des articles publiés présente un peu de l’histoire vraie, celle du terrain quotidien, de la décentralisation des arts plastiques. Vraie, parce que c’est l’histoire de la tentative de prise en main, par les artistes, dans leur région, de leur propre sort : ce qui n’est, semble-t-il, pas encore le résultat de la décentralisation institutionnelle. Vue dans cette perspective, la dénomination « Ecole de Nice », que ne définit ni une esthétique, ni un regroupement aux critères assurés, ne serait en fait que la désignation synthétique d’une première réaction, dans ce sens, qui soit de quelque importance dans un panorama international.
Il reste beaucoup à dire… Pour être créateur, le plasticien doit assumer aussi totalement que possible sa Culture, et en même temps, les Cultures lointaines et limitrophes qui la fécondent avec plus ou moins de résultats selon les époques. Que cela soit fait et réfléchi en toute conscience permet peut-être d’assumer, dans le même mouvement, son histoire et son devenir. Ici, un fois de plus, je fais profession de mon métier réel : la culture.

Nice, octobre 1985
Préface à « Des écritures en Patchwork » Z’éditions, Nice 1987

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