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Article présent dans les rubriques : Butor, Michel /
L’aéroport de Babel
© Michel Butor
Publication en ligne : 12 mars 2009
Ecrivain(s) : Butor (site)

1 La confusion des langues

Lorsque nous voyageons nous sommes souvent arrêtés par des barrières linguistiques. Un Français arrivant au Japon y rencontre d’énormes difficultés à cause de la différence profonde entre les deux langues. Aussi nous rêvons d’un état des choses dans lequel il n’y aurait qu’une seule langue, ce qui nous aiderait bien à nous comprendre.

Dans la religion chrétienne on raconte l’histoire de la tour de Babel. Autrefois, nous dit la Bible, les hommes parlaient tous la même langue. Pris d’audace, ils ont voulu construire une tour énorme arrivant jusqu’au ciel. Dieu à ce moment s’inquiète et prononce cette phrase remarquable : "voilà que l’homme va devenir comme l’un de nous", comme si en construisant la tour de Babel, l’homme devenait son égal. Dieu défend alors son privilège en punissant sa créature par ce qu’on appelle la confusion des langues.

Alors qu’ils continuaient de construire cette splendide oeuvre commune, les hommes ont cessé de se comprendre. A partir de ce moment, au lieu d’une langue commune, ils en ont eu de nombreuses de plus en plus différentes. Ils se sont alors dispersés et depuis n’ont jamais réussi à se s’entendre vraiment.

L’écrivain dépend beaucoup de la langue dans laquelle il écrit. D’abord celui qui écrit en Français a un public possible beaucoup moins grand que quelqu’un qui écrit en chinois ou en anglais. Donc même pour des raisons économiques primaires beaucoup d’entre nous voudraient revenir à l’époque antérieure à Babel. Allons donc nous mettre tous à parler la même langue ?



2 L’invasion de l’anglais

Aujourd’hui, la plupart des pays du monde utilisent l’anglais pour communiquer les uns avec les autres. Ainsi c’est cette langue qui est devenu celle de la science. Les savants, quelle que soit leur origine, publient le plus souvent leurs résultats en anglais. Aussi dans les pays anglophones on a tendance à estimer que non seulement tout le monde devrait apprendre cette langue, mais qu’il faudrait aussi oublier les autres.

Cette façon de voir est particulièrement courante aux Etats-Unis, pays formé d’immigrants dont seuls une partie étaient à l’origine de langue anglaise. Italiens ou Grecs ont été obligés pour vivre d’apprendre le plus vite possible à parler "comme les autres", comme ceux qui détenaient fortune et pouvoir. C’était tellement vital que cela a produit un violent rejet de la langue originelle chez beaucoup de familles.

Dans le cours du XIXe siècle ou au début du XXe, les immigrants ont eu souvent beaucoup de mal à apprendre l’anglais. Ils ont donc continué à parler chez eux l’italien ou le grec. Leurs enfants ont eu tendance à parler uniquement anglais, mais comme on parlait chez eux une autre langue ils l’ont apprise même s’ils ne voulaient plus la parler. Cette langue des parents étant considérée comme l’origine de toutes sorte de difficultés, ils ont essayé de la recouvrir, delacacher, l’utilisant de moins en moins. Aussi les petits enfants des immigrants, la troisième génération, n’entendront plus du tout parler chez eux la langue de leurs ancêtres. L’entendant parfois chez leurs grands-parents ils la rejettent. C’est seulement après que la curiosité vient. Les arrière-petits-enfants savent qu’on était venu d’Italie ou de Grèce ; ils ont envie de savoir ce qu’étaient ces pays quasi fabuleux. Ils vont donc réapprendre la langue originelle perdue.

Ces gens qui ont eu tant de mal à faire de l’anglais leur propre langue, ou qui se souviennent du mal qu’ont eu leurs parents, ont envie que les autres fassent comme eux. Ils ont vu l’anglais devenir à l’intérieur des Etats-Unis la langue commune à toutes les nations antérieures. Ils ont donc tendance à croire que cela va se généraliser. Il faut reconnaître que bien des aspects permettent de s’imaginer que l’évolution dans ce sens est très sérieusement amorcée.



3 L’Europe des langues

Mais les autres langues vont se défendre contre l’anglais, d’abord pour des raisons de stratégie : toute langue ignorée fonctionne comme un code secret. Ainsi la langue japonaise est un rempart contre les étrangers indiscrets. On sait les avantages considérables que l’industrie et le commerce japonais retirent de la difficulté de leur langue et de leur écriture pour les occidentaux. Dans une conversation d’affaires, le Japonais a presque toujours l’avantage parce que, s’il est capable de s’exprimer dans un anglais qui n’est pas tellement pire que celui de ses interlocuteurs français, il il peut aussi se retirer avec ses collaborateurs dans la forteresse presque inexpugnable de sa langue.

Un des problèmes de l’Europe d’aujourd’hui, c’est la défense contre la mainmise, la prééminence de l’économie américaine. Si l’Europe s’unifie, ce n’est pas parce que les peuples européens en ont envie. En effet tous les individus ont été élevés dans des écoles où on leur a expliqué que leur nationalité était la meilleure, et qu’ils avaient des ennemis héréditaires dont il leur fallait toujous se méfier. Les enfants français apprennent encore aujourd’hui qu’il faut se méfier des Allemands, des Anglais ou des Italiens.

Aussi les discours électoraux n’admettent la nécessité européenne qu’au compte-goutte. Pendant des années tous les discours politiques français avaient comme thème principal la grandeur française, l’indépendance de la France ; ce n’est que lentement, à cause de la pression extérieure, que les hommes politiques ont fait entrer l’Europe dans leurs programmes. Seuls les Français qui ont beaucoup voyagé se rendent compte de la nécessité d’une union européenne ; les autres ne s’en doutent pas.

Dans les institutions européennes, il faut bien utiliser des langues communes pour s’entretenir. Les Anglais estiment qu’il faut une langue unique laquelle ne peut être que l’anglais puisque celle-ci l’est déjà presque dans beaucoup de domaines. Ce à quoi les autres pays européens rétorquent que la langue anglaise aujourd’hui c’est surtout celle des Etats-Unis. Or c’est le danger économique américain qui provoque la constitution d’une Europe fédérale ; adopter leur langue, c’est renoncer à se défendre.

Alors les Français déclarent : nous avons la langue la plus claire du monde qui était il n’y a pas si longtemps celle de la diplomatie. Pourquoi ne pas revenir à cet état de choses si avantageux pour nous ? Mais il n’y a évidemment qu’en France qu’on s’imagine que le français pourrait être la seule langue commune des institutions européennes. C’est le sujet d’interminables plaisanteries chez les autres peuples.


4 Réciprocité linguistique

La solution ne peut être que de conserver toutes les langues, et de les utiliser ; mais cela présente de telles difficultés et complications que les institutions européennes n’ont pas encore réussi à poser véritablement le problème. Il y a trop de langues encore vivantes en Europe pour qu’on puisse les utiliser toutes tout le temps. Il est nécessaire de relayer certaines par d’autres. C’est ce qui se passe aujourd’hui où nous avons utilisation de toutes les langues nationales mais avec traduction dans un certain nombre de langues considérées comme langues véhiculaires. La question est évidemment de savoir quelles langues vont avoir ce privilège.

La conservation des langues nationales va impliquer de plus en plus une reconnaissance, par les pays dont les langues sont considérées comme principales et que l’on utilise comme véhiculaires, de toutes les langues dites secondaires. A quelque échéance les Portugais n’accepteront qu’on utilise l’allemand ou le français comme langue de relais à l’intérieur d’une séance que si des Allemands et des Français font un effort du côté du portugais. Ceci implique dans quelque temps des réformes considérables dans l’enseignement européen.

L’Europe ne peut se faire et se maintenir que si on réforme profondément l’enseignement de l’Histoire dans chacun des pays, depuis l’école primaire, car c’est à ce niveau que forment les images, les figures fondamentales de l’étranger : ce qu’est un Allemand pour un Français, un Italien pour un Allemand. L’enseignement actuel ne peut permettre à l’Europe de fonctionner convenablement. Il y a donc grande urgence, et pourtant il n’y a encore aucun projet de réforme sérieuse de l’enseignement à cet égard dans les différents pays.

Au niveau universitaire, il faut une transformation de l’enseignement du droit ; à tous les niveaux une transformation de l’enseignement de l’histoire et des langues. Il faudra que quelques jeunes Français apprennent du danois si l’on veut que suffisamment de jeunes Danois apprennent du français.


5 La dénationalisation des langues

Mais on ne peut en rester aux langues nationales. Dans de nombreux pays on parle plusieurs langues, même si une seule est considérée comme officielle. La France, pays très centralisateur, a fait un effort considérable pour l’unification de la langue, ce qui est un moyen de gouvernement très efficace. Celui qui connaît bien la langue considérée comme officielle et obligatoire a toujours l’avantage par rapport à celui qui la connaît mal. La langue des quartiers élégants de Paris devenant la langue nationale, Paris a considérablement affermi son pouvoir. L’accent du provincial étant ridicule à Paris, celui-ci va essayer de le cacher, de se donner l’air aussi parisien que possible.

Il y a encore peu de temps, on parlait en France plusieurs langues dont certaines fort éloignées du français. Pourchassées au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe au point qu’il était interdit aux enfants de les parler quand ils entraient à l’école primaire, elles ont été peu à peu éliminées. Ce n’est que depuis quelques années qu’on enseigne le breton dans les universités de Bretagne. On a attendu que cette langue soit quasi-morte. Il n’y a plus aujourd’hui que de très vieilles personnes qui la parlent en dehors de quelques spécialistes. Le même processus a éliminé peu à peu le basque, l’alsacien, le provençal et le nissard. Seule la langue corse possède encore quelque vitalité. Par là se manifeste bien le problème que pose cette île à la politique française.

Si le basque n’est plus en France qu’un souvenir, il est encore abondamment parlé en Espagne. Le problème posé dans ce pays par une autre langue, le catalan a été heureusement résolu à l’écroulement du régime franquiste. Parlée par une population plus nombreuse que celle de nombreux pays indépendants, avec une littérature très importante, elle était interdite au temps du général Franco, non seulement à l’école, mais dans tous les lieux publics. Des gens surpris à parler catalan dans un café de Barcelone pouvaient être arrêtés pour cette seule raison.

Le problème qui se pose à l’Europe, ce n’est pas seulement celui des langues nationales, mais peu à peu celui de toutes les langues effectivement parlées qui sont réellement des langues "maternelles". On peut dire en effet que la langue est une matrice ou un ventre à l’intérieur duquel nous prenons naissance. C’est la langue qui forme toutes nos premières idées, qui nous apporte tout ce sur quoi nous ne nous posons pas de questions. Tout ce qui semble aller de soi, c’est ce qui est inscrit dans la langue. Lorsque l’on prive quelqu’un de sa langue maternelle, lorsqu’on lui interdit de la parler, on en fait un infirme. La langue qu’on lui impose sera toujours considérée par lui comme artificielle ; il n’aura jamais l’impression de la parler parfaitement. Il y aura toujours un désaccord dans sa pensée ou son imagination entre ce qui lui semble aller de soi, et la façon dont il est obligé de s’exprimer. Quand nous interdisons une langue, même en douceur, nous blessons en profondeur ceux qui y sont nés. Quelquefois, c’est la situation même qui oblige l’individu à se rendre infirme pour survivre, mais la langue interdite pourrit à l’intérieur de son cachot produisant des nuages délétèresjusqu’à ce qu’elle soit délivrée.


6 Les langues et l’individu

La pluralité des langues est indéracinable. Il nous faut donc penser et travailler toujours à l’intérieur de cette pluralité. C’est quelque chose qui était difficile à admettre pour les gens des générations antérieures aux nôtres. Mes parents ou mes grands-parents sentaient certes la relation étroite qui lie la langue et la personnalité, mais la conséquence qu’ils en tiraient était que justement il était dangereux d’apprendre les langues étrangères. J’ai moi-même enseigné le français dans divers pays, et j’y ai vu de nombreux français qui y résidaient pour quelque temps refuser absolument d’apprendre même un peu la langue des habitants, disant que ce serait leur rendre un mauvais service, car il pensaient sérieusement que ce qu’ils pouvaient faire pour eux de plus utile était de les forcer à parler le français. On déclarait même dans un langage apparemment scientifique que le bilinguisme provoquait des malaises psychologiques.

De plus en plus de personnes sont bilingues par nécessité. Il faut donc nous arranger avec ce malaise, le transformer en avantage. La différenciation des langues à la tour de Babel a sûrement produit bien du malheur, mais nous ne pouvons plus considérer cela comme un châtiment. Un immense avantage en résulte. La pluralité des langues nous apporte une richesse considérable, car chaque langue est un monde différent.

La traduction est donc une donnée essentielle de la littérature d’aujourd’hui. Nous apportons rarement au traducteur le respect et l’admiration qu’il mérite.

Les langues restent différentes les unes des autres et doivent le rester ; chacune apporte un point de vue différent sur la réalité, mais elles doivent de plus en plus intégrer les points de vue des autres langues. Il est nécessaire de continuer à parler japonais, mais il est aussi nécessaire de devenir capable de parler anglais ou français en japonais. De même il faudra bien parler japonais en français.

On parle déjà souvent anglais en français, mais souvent il s’agit seulement de l’introduction de mots anglais qui conservent leur caractère étranger. Ce sont surtout des termes techniques qui apparaissent comme des îlots, des glaçons qui tentent de recouvrir peu à peu la surface de l’océan linguistique, telle une banquise, ce qui manifeste fortement la dépendance par rapport à la culture américaine. On parle en français de "jet" et de "hamburger", et, malgré les efforts de certains, on ne parvient pas à les remplacer dans l’usage. Le français est alors badigeonné d’anglais, il se cache sous l’anglais.

Certes, ce genre de colonisation n’est pas du tout satisfaisante. Mais la seule façon d’y répondre, c’est de devenir capable d’intégrer non seulement certains termes, mais les richesses de la grammaire et des expressions anglaises, ce qui n’est possible que par l’intermédiaire de traductions d’un haut niveau, celles par conséquent de grandes oeuvres littéraires. On arrive alors peu à peu à parler anglais en français, comme inversement français en anglais. A partir de ce moment les cultures parlent d’égale à égale et quelque chose de neuf commence.

Nous devons nous rendre multilingues, donc rendre nos textes multilingues, même si dans la plupart des cas ils gardent une langue fondamentale à l’intérieur de laquelle les autres se mettent à dialoguer. C’est un peu comme la relation entre le narrateur et les personnages dans le roman.


7 Traduction généralisée

C’est quelque chose de moins extravagant qu’il paraît. Les langues sont des édifices historiques ; un des aspects fondamentaux du texte littéraire, c’est l’utilisation qu’il fait de plusieurs étapes de la langue : au parler qu’on entend dans les rues aujourd’hui, il mêle le français classique tel qu’on nous l’enseignait à la dure dans l’enseignement primaire de notre enfance, avec ses fastes et ses élégances, et même des termes ou des tournures archaïques. Le temps passe à l’intérieur du texte où il est facile de mettre déjà en évidence des phénomènes de multilinguisme à l’intérieur d’une langue apparemment unique.

Dans la langue littéraire nous voyageons d’un moment de la langue à l’autre, et nous pouvons mettre en évidence des phénomènes de traduction à l’intérieur de la même langue. Le français du Moyen-Age est inintelligible pour celui qui n’a étudié que le français d’aujourd’hui. Le lecteur français moyen ne peut pas lire dans leur texte la Chanson de Roland ou les oeuvres de Chrétien de Troyes. On est obligé de traduire. Mais comme il y a une évolution continue, la difficulté c’est de savoir à partir de quel moment on doit traduire. Le texte de Rabelais est si difficile à comprendre pour certains lecteurs d’aujourd’hui que certains éditeurs en donnent maintenant le texte avec une traduction en français moderne en regard. Il y a ainsi toute une gamme : traduction, notes, commentaires.

Dans les littératures classiques nous avons souvent des phénomènes de multilinguisme historique. Je pense à la présence du chinois à l’intérieur du japonais, du latin et du grec à l’intérieur du français. Regardons Montaigne, celui qu’on peut considérer comme l’auteur le plus français des auteurs français, celui qui utilise notre langue du XVIe siècle avec le plus de naturel : son texte est truffé de citations latines, grecques, italiennes qui sont allées en augmentant avec les éditions successives. Les langues y jouent les unes avec les autres.

Le latin était considéré comme la langue mère du français. Derrière la langue "maternelle", il y avait les langues grand-mères, latin et grec ; l’italien était alors un peu comme une tante. On ne travaillait pas seulement dans une langue, mais dans toute une famille de langues. A partir du XVIIIe siècle le français s’est mis à jouer en Europe un rôle un peu comparable à celui de l’italien et du latin auparavant. L’anglais a deux couches fondamentales : un étage germanique, le saxon, un étage français, le normand. Certains écrivains utilisent plutôt un vocabulaire que l’autre, réussissant ainsi à écrire parfois latin ou français en anglais. C’est une langue beaucoup plus souple que la nôtre à cet égard et qui peut nous donner des leçons.

Au XXe siècle la densité des voyages augmentant de plus en plus, affaires ou tourisme, les croisements de langues sont de plus plus en plus fréquents. Certains écrivains vont tenter d’écrire ce voyage actuel, cette donnée essentielle de notre vie contemporaine.


8 Éloge des lectures difficiles

Même si nous lisons dans notre propre langue, il y a toujours dans un texte des mots ou des aspects qui nous échappent, surtout dès qu’un peu de temps s’est écoulé, lorsque ce qui était tellement évident qu’on n’avait pas besoin de le dire, ne l’est plus du tout.

Nous lisons les mots plus ou moins. Si nous n’accordons pas au texte une grande valeur, nous sautons souvent des paragraphes entiers. Ce sont des structures si banales que nous savons ce qui va se passer. Nous choisissons notre trajet sur la page. Nous courons d’indice en indice. Même lorsque nous essayons de lire avec soin, il y a des fluctuations dans notre attention, si bien que lorsque nous préparons un cours par exemple, sur un texte que nous avons lu déjà vingt fois, nous découvrons toujours quelque chose de nouveau. Il y a des choses que nous avions bien lues, mais que nous avions oubliées, mais il y en a d’autres auxquelles nous n’avions jamais accordé d’attention, et c’est l’évolution de notre propre pensée critique, de nos lectures, de notre écriture, qui nous en montre l’importance.

Si nous cherchons une lecture facile aujourd’hui, donc si nous ne travaillons qu’avec le plus évident, avec ce qui va de soi, qui n’a pas besoin d’explications, nous nous condamnons rapidement au malentendu et l’oubli. Pour qualifier un personnage par exemple, je puis le comparer à telle vedette de rock, telle star du cinéma, tel présentateur de la télévision qui sont ce qui est le plus connu aujourd’hui, mais qui dans dix ans, plus tôt même, seront complètement oubliés. Notre environnement étant saturé de publicité, certaines grandes marques sont les références les plus commodes. On se donne rendez-vous sous telle enseigne. Mais que cette firme s’écroule, la référence s’écroule aussi.

On nous répète à longueur de journée : "Avec tel appareil, tel réfrigérateur, telle machine à laver, votre vie sera plus facile." Cela peut être vrai en ce qui concerne le lavage des vêtements, et c’est un progrès qu’il faut saluer ; mais cette facilité conquise implique une transformation des relations qui, elles, vont être de plus en plus intéressantes sans doute, mais de plus en plus difficiles. La vie devient plus difficile linguistiquement du seul fait que notre technique se raffine de plus en plus. Notre environnement comporte des objets de plus en plus nombreux qu’il faut bien nommer et ranger.


9 La paix des langues

Beaucoup d’entre nous ont encore aujourd’hui "une seule" langue maternelle, même si c’est parfois une marâtre, mais de plus en plus de parents parlent déjà plusieurs langues. Les enfants naissent donc dans des langues maternelles complexes, dans des dialogues de langues, ce qui leur donnera des personalités plus riches et plus variées. De plus en plus chaque individu aura un profil linguistique différent.

Nous avons besoin de livres dans lesquels les phénomènes de traduction et de citation vont jouer un rôle de plus en plus important. Il peut y avoir des textes dans lesquels des langues étrangères seront entendues ou déchiffrées, où des mots, des phrases étrangères vont passer, chacune apportant sa couleur propre, chacune justifiant sa différence.

Quel endroit plus caractéristique de notre temps qu’un aéroport ? On y entend parler toutes sortes de langues. Des gens s’y rencontrent, qui viennent de toutes les régions du monde. A l’intérieur de ces salles d’attente, de ces restaurants, de ces longs corridors qu’il faut traverser pour arriver jusqu’à la porte d’embarquement, que de conversations surprises, que de soucis, que d’aventures, relatés dans combien d’accents, de dialectes, de musiques verbales ! Je ne puis décrire un aéroport que selon les langues que je connais ;mais je peux m’amuser à apprendre un peu d’une certaine langue exprès pour la mettre dans ma description. Je peux prendre un manuel élémentaire de finlandais pour mettre une phrase en finlandais dans la bouche de quelqu’un qui passe. Un lecteur finlandais la comprendra immédiatement ; pour la plupart des autres ce sera seulement une mystérieuse langue étrangère.

Imaginons un roman par lettres dans lequel certains correspondants écriraient en japonais, d’autres en français ou en anglais. Ceux qui connaîtraient les deux ou trois langues pourraient le lire en totalité. Pour les autres il faudrait des traductions différenciées. Notre situation linguistique implique une transformation prochaine radicale de tous les genres littéraires. Nous sommes ne sommes qu’au début de l’histoire de la littérature.

La guerre est toujours le résultat de malentendus. De même qu’en ce qui concerne le sida, c’est la recherche médicale la plus poussée qui peut seule ouvrir un espoir ; de même, ce qui concerne ce mal linguistique, c’est la recherche littéraire la plus audacieuse et la plus savante, celle qui s’installe délibérément dans la pluralité des langues et le respect des différences qui peut seule nous tirer d’affaire. Le grand problème d’aujourd’hui, c’est comment raconter la paix.

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