BRIBES EN LIGNE
    dans la ruela "pour tes station 3 encore il parle après la lecture de a la femme au     le cinq madame aux yeux ce 28 février 2002. nice, le 8 octobre l’erbe del camp, ki dans les carnets pour daniel farioli poussant "nice, nouvel éloge de la       il       sur       au   en grec, morías tout mon petit univers en autre citation"voui là, c’est le sable et ma voix n’est plus que branches lianes ronces rimbaud a donc dernier vers aoi dans le pain brisé son antoine simon 23       baie c’est le grand pour michèle gazier 1) la rencontre d’une       un g. duchêne, écriture le       fourr& j’ai longtemps antoine simon 26 ce qui importe pour  hier, 17 ço dist li reis :       d&eacu le franchissement des je t’ai admiré, trois (mon souffle au matin ma mémoire ne peut me       ruelle a toi le don des cris qui juste un l’art n’existe   marcel     surgi  tu ne renonceras pas. j’oublie souvent et j’ai donné, au mois religion de josué il 10 vers la laisse ccxxxii le lent tricotage du paysage normalement, la rubrique       mouett ils s’étaient la mort, l’ultime port, soudain un blanc fauche le des conserves ! antoine simon 19 de mes deux mains dernier vers aoi       deux f les rêves de       dans r.m.a toi le don des cris qui   entrons j’ai donc envoi du bulletin de bribes ses mains aussi étaient nice, le 30 juin 2000 bernadette griot vient de pour jean-marie simon et sa il semble possible du fond des cours et des  née à je reviens sur des je suis celle qui trompe À perte de vue, la houle des la route de la soie, à pied, difficile alliage de errer est notre lot, madame,       alla     une abeille de le plus insupportable chez le samedi 26 mars, à 15 dernier vers aoi la littérature de intendo... intendo ! printemps breton, printemps les parents, l’ultime  epître aux   tout est toujours en il n’y a pas de plus     [1]  “dans le dessin je t’enfourche ma pour michèle gazier 1 je meurs de soif li emperere s’est une il faut dire les       la       jardin dans ce pays ma mère ce texte se présente  référencem entr’els nen at ne pui non... non... je vous assure, madame des forêts de madame, vous débusquez       au     &nbs f le feu est venu,ardeur des dernier vers aoi ce paysage que tu contemplais s’égarer on    seule au       apparu clers fut li jurz e li démodocos... Ça a bien un antoine simon 31 antoine simon 15 j’aime chez pierre la réserve des bribes       st  monde rassemblé   la baie des anges  les trois ensembles       "       montag (josué avait lentement       avant le "patriote", on croit souvent que le but granz fut li colps, li dux en il aurait voulu être et il parlait ainsi dans la antoine simon 18       sur chairs à vif paumes pur ceste espee ai dulor e       object sur l’erbe verte si est exacerbé d’air mouans sartoux. traverse de quatrième essai de le numéro exceptionnel de merci à marc alpozzo       &agrav madame, c’est notre       la approche d’une madame porte à lentement, josué toujours les lettres : f qu’il vienne, le feu tes chaussures au bas de ici. les oiseaux y ont fait       &eacut 1 la confusion des carissimo ulisse,torna a       apr&eg antoine simon 14 « h&eacu un nouvel espace est ouvert a propos d’une la fraîcheur et la 0 false 21 18     au couchant ne pas négocier ne     à et que vous dire des les dessins de martine orsoni       au rêve, cauchemar, arbre épanoui au ciel    regardant quelques textes elle réalise des dernier vers aoi le géographe sait tout mougins. décembre f le feu s’est il n’est pire enfer que madame, on ne la voit jamais j’arrivais dans les       j̵ ils avaient si longtemps, si 1-nous sommes dehors. légendes de michel mon travail est une issent de mer, venent as glaciation entre  l’exposition  dernier vers aoi       cerisi  pour le dernier jour tout en vérifiant effleurer le ciel du bout des rêves de josué, suite de nous savons tous, ici, que toute une faune timide veille si elle est belle ? je napolì napolì dernier vers aoi les routes de ce pays sont des quatre archanges que clere est la noit e la ce monde est semé mise en ligne d’un voici des œuvres qui, le  “comment aux george(s) (s est la   que signifie       longte ecrire sur c’est la peur qui fait on cheval si grant dol ai que ne     sur la       " si, il y a longtemps, les a claude b.   comme quel étonnant pour mon épouse nicole dernier vers aoi pour martin frères et pas une année sans évoquer dernier vers aoi       en pas même le temps passe si vite, il était question non ce jour-là il lui au seuil de l’atelier       cette toulon, samedi 9 ce qui fascine chez i en voyant la masse aux       la  “ce travail qui références : xavier grant est la plaigne e large villa arson, nice, du 17       une  zones gardées de antoine simon 11 tant pis pour eux. pour anne slacik ecrire est et ces       pav&ea ils sortent nous avancions en bas de les amants se       pour       longte bien sûr, il y eut dernier vers doel i avrat, apaches :   adagio   je       parfoi on a cru à pour qui veut se faire une dans le patriote du 16 mars       ce dessiner les choses banales les doigts d’ombre de neige une errance de       fourr& pour egidio fiorin des mots      & antoine simon 17 "je me tais. pour taire.   est-ce que       l̵ deuxième essai dernier vers aoi ma voix n’est plus que raphaël f j’ai voulu me pencher   au milieu de pour michèle aueret macles et roulis photo 4 un besoin de couper comme de douce est la terre aux yeux si tu es étudiant en quatre si la mer s’est pure forme, belle muette, tu le saiset je le vois l’éclair me dure, un homme dans la rue se prend       vu beaucoup de merveilles     le cygne sur   un       au la langue est intarissable vos estes proz e vostre "mais qui lit encore le c’est seulement au les cuivres de la symphonie dans le pays dont je vous dans ma gorge je m’étonne toujours de la nous avons affaire à de  tu vois im font chier   on n’est       " ce pays que je dis est de toutes les  “... parler une accoucher baragouiner       l̵ trois tentatives desesperees laure et pétrarque comme juste un mot pour annoncer (dans mon ventre pousse une écrirecomme on se       o agnus dei qui tollis peccata mais non, mais non, tu   jn 2,1-12 : equitable un besoin sonnerait  l’écriture pas facile d’ajuster le depuis le 20 juillet, bribes sables mes parolesvous d’ eurydice ou bien de sainte marie, ce jour là, je pouvais je t’enlace gargouille       et de soie les draps, de soie deuxième apparition de très saintes litanies j’entends sonner les    tu sais ecrire les couleurs du monde reflets et echosla salle introibo ad altare le nécessaire non       l̵ dernier vers aoi       la coupé le sonà   voici donc la (en regardant un dessin de       le   maille 1 :que   pour le prochain 1. il se trouve que je suis josué avait un rythme       la quel ennui, mortel pour de pareïs li seit la faisant dialoguer « 8° de   la production sixième langues de plomba la       pass&e    de femme liseuse a ma mère, femme parmi clquez sur quelque temps plus tard, de madame déchirée descendre à pigalle, se       je me     tout autour jamais si entêtanteeurydice       quinze à propos “la marché ou souk ou archipel shopping, la       la       dans       (       dans autres litanies du saint nom quand c’est le vent qui pour andré villers 1) lancinant ô lancinant buttati ! guarda&nbs elle disposait d’une bel équilibre et sa le soleil n’est pas livre grand format en trois coupé en deux quand la parol

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Dans l’atelier
Artiste(s) : Tasic (site)

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Vous avez déjà connu ça : vous regardez une chose, une autre, cédant tantôt à l’ennui, tantôt au désir d’être tiré de la torpeur et vous stimulant vous-même pour y parvenir ; tout est beau et bon, bien à sa place ; la stabilité du monde est infinie et définitive ; les images qui vous en parviennent, à défaut de vous émouvoir, vous rassurent. Et soudain, l’air environnant semble s’animer d’une vibration particulière. Vous êtes toujours dans la salle d’exposition, le musée ou l’atelier, mais il y a là un objet (une oeuvre, un travail... ) qui, pour d’insoupçonnables raisons, impose un autre type d’approche, accroche différemment votre regard. Vous êtes dans une zone de silence, un no man’s land, dans lequel se tient seul l’objet qui désormais bouleverse le repérage que vous connaissiez : il n’est pas un objet qui prend place dans un ensemble connu ; il est une donnée nouvelle du réel, qui focalise toute votre énergie et toute votre attention. Les positions de votre corps dans l’espace où vous vous tenez vont maintenant dépendre non de votre seule volonté, mais de sa présence, de même vos postures, et jusqu’à vos mimiques. Vous ralentissez vos mouvements, vous respirez autrement, ou plutôt, vous vous rendez compte que vous respirez et prenez conscience que votre respiration trouble le désordre établi.
Ce flottement vous laisse stupide. Sans voix. Ce qui se creuse en vous, c’est d’abord un gouffre d’ignorance, tandis qu’apaisante, vous saisit cette humilité particulière qui vient de se savoir infiniment ignorant. Plus tard vous chercherez à comprendre ce qui a provoqué votre émotion, dans l’ordonnancement de l’objet, sa structure, sa façon de composer avec la lumière, les bruits, vos déplacements, dans la qualité du travail qu’il a nécessité. Vous savez qu’immanquablement vous ne cesserez plus d’explorer l’inconcevable équilibre qui se réalise en lui. Vous dites inconcevable parce que vous n’avez pas été capable d’en concevoir même la nécessité. Mais il a bien été conçu ; et tout aussitôt sa nécessité vous a submergé ; et au fur et à mesure qu’il s’imposera à vos sens et à votre raison, vous commencerez à vivre -rétrospectivement- son absence passée, et à reconsidérer du même coup votre regard sur ce qui a été. En même temps, vous apprendrez, longuement, à reconnaître en lui tout ce qui l’a rendu possible, qui lui a donné forme, et qui, même définitivement disparu, est devenu en lui indéfiniment agissant. Vous l’avez reconnu monument de mémoire.
Vous connaissez ça ; et vous savez que ce que vous voyez ne quittera plus votre esprit ; que, jour après jour, ça creusera son interrogation en vous ; que, peu à peu, ça viendra prendre place parmi vos éléments de repérage dont ça vous obligera à reconstruire constamment l’agencement. Vous regardez et laissez l’oeuvre se graver en vous dans tous ses détails : vous savez qu’il va vous falloir, bientôt, vivre, désormais, avec son seul souvenir ; que vous ne pourrez pas retrouver constamment ce contact qui vous engage si fortement dans toutes les composantes (les fibres ?) de votre corps, et qu’il faudra que vous vous accommodiez d’une absence de plus, et qu’il faut donc que vous construisiez vous-même, un autre mémorial.
C’est ainsi que, jour après jour, vous portez la sourde douleur de ces statuettes des Cyclades, qui vous ont, dès la première vision, si profondément fasciné (vous ne pouviez en détacher vos regards) : en elles, présentes, s’effaçaient, c’est-à-dire, dans le même moment, vous apparaissaient et, visiblement, se perdaient, la figure humaine, la clarté du regard, le projet du sculpteur, le travail de la main et toutes les manipulations, les échos de lumière, l’organisation des habitations, le va et vient des ruelles, l’amour des zones d’ombre, le bruit de la mer, les pérégrinations, la traversée du temps et jusqu’aux regards les plus contemporains et au modeste et entêté travail qui vous les présentait là, dans cette vitrine, hélas à l’abri de vos mains... Et, depuis, dans votre mémoire, en elles désormais absentes, c’est toujours, à leur évocation, le remuement silencieux des îles translucides.
Vous savez aussi qu’il est des oeuvres qui produisent de la répulsion en vous... Vous avez appris à surmonter cet effet : à y reconnaître, parfois avec difficulté, un fait et un parti pris de l’art dont les représentations de monstruosités et des horreurs sont l’un des prétextes les plus constants. Et ce ne sont point les fameux ’"serpents et monstres odieux" qui vous répugnent, mais l’attaque déformante de la figure humaine dont le modèle contemporain se trouve dans l’oeuvre de Bacon ; la répulsion n’est pas moins grande quand vous vous trouvez face à des oeuvres qui ne se présentent pas comme la déformation des corps par les effets de l’art, mais comme le constat des déformations des corps vivants par la réalité de la vie : ce quotidien infiniment banal et infiniment tragique que vous avez eu tant de mal à amadouer dans l’oeuvre de Rustin. Vous savez que, parce qu’elle a sans doute même origine, l’attaque de l’espace de l’art, la nécessaire, troublante et douloureuse mise en cause de son intégrité, provoque couramment le rejet et le scandale.
Fait de circonstances ? Aucune oeuvre ne vous a paru plus répugnante que celle de Miodrag Tasic, que vous avez là, sous les yeux. Le premier effet a été tel que, sur le seuil de l’atelier, vous avez voulu, et ça ne vous était encore jamais arrivé, faire volte face et fuir. La seule présence des objets envahit l’espace (c’est bien cela : leur présence seule, et non les objets eux-mêmes, comme s’ils avaient créé une présence indépendante d’eux, capable de se gonfler aux dimensions de tout l’espace et d’en occuper le moindre creux, physiquement sensible à tous les sens, et pas seulement aux regards, et d’opposer à l’intrus une résistance absolue, focalisée au creux de son sternum, lui coupant le souffle et le repoussant, tandis que seule la courtoisie, la politesse, l’engagement pris le maintiennent en place dans une inquiète suspension). Vous avez été à deux doigts de vous excuser auprès de l’artiste et de prendre congé.

Comment pourrez-vous amadouer les monstres ? Où trouverez-vous le sursaut pour leur imposer malgré tout votre présence ? Comment tournerez-vous autour de leurs positions, contournerez-vous l’obstacle ? Il vous faudra mettre en place un siège lent, vous les circonviendrez, élaborerez des rites d’apaisement, des procédures d’apprivoisement, des verbalisations lourdes... Et vous emporterez avec vous leur image de divinités ronchonnes et dédaigneuses pour la confronter à d’autres monstres, à d’autres divinités goulues ou affamées. Peu à peu vous vous mettrez à vivre avec leur vibration constante, leur jeu de basse continue, leur questionnement. Et les monstres répugnants du premier contact finiront par vous apparaître dans leur tragique et dérisoire humanité, emblèmes d’une fin de siècle déchirée, d’une impuissance définitive et lasse, portés, tenus ou structurés par toutes ces questions en cascades, qui si violemment s’opposent entre elles et font, si violemment, écho aux votres !

Le premier aspect qui vous frappe, celui qui a justifié, finalement, votre dégoût, c’est, évidemment, la difformité de ces grotesques hyperboliques, de ces bouddhas monstrueux et dédaigneux, suspendus dans des postures dérisoires et saugrenues. Quelque chose pourtant a nuancé votre réaction et lui a donné une tonalité particulière, vous rendant familières et proches ces figures au moment mêmeoù vous les retenez comme étranges : ni la structure physique, ni sa représentation ne semblent atteintes par le travail de l’artiste ; la déformation, en somme, n’affecte que ce qui se présente comme l’enveloppe des figures qui se tiennent devant vous, seule semble bouleversée leur surface, comme si quelque chose, là dedans ou là dessous, pouvait ou devait demeurer intact et à l’abri.
Et c’est bien encore cette même suggestion qui est renforcée par l’élégance et la finesse des membres : dans ces corps disproportionnés, les bras et les jambes surgissent, comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre de telle sorte que se renforce l’idée de protection en même temps que surgit celle d’engloutissement. Ces membres sont bien ceux du corps d’origine, jeune, simple, sans ajout, sans rien de superflu, qui se serait fait une protection de cette molle carapace adipeuse ; mais ils sont aussi ceux d’un autre corps, emprisonné par le premier, ou avalé par lui. Ces figures sont doublement doubles, croisant jeunesse et vieillesse, obésité et minceur.

La vertu de ces emblèmes est justement qu’ils vous font flotter entre identité et altérité, et que cette incertitude s’introduit jusque dans leur plus grande intimité, leurs attributs sexuels : phallus ou vulve, les sexes sont pris dans les affaissements et les replis des chairs, jusqu’à y disparaître et parfois s’y perdre, masqués, privés de leurs vertus, dans une sorte de désérotisation obscène que vous semble accentuer une absence de pilosité qui donne à cette surabondance de chairs et de plis, des aspects de muqueuses. En même temps que vous vous débattez entre les images de protection du même et celles de l’agression par l’autre, vous pouvez basculer à celles de l’agression de soi sur soi. Les figures de l’obèse sont bien de nature à développer ainsi ces ambigüités et ces paradoxes.
L’obèse est perçu comme forcément exploiteur, puisqu’il porte en lui plus qu’il ne lui est nécessaire et que, par conséquent, il en dépossède forcément d’autres. En même temps, puisqu’il prend sans compter, il donne l’image de qui peut rendre de même : ainsi, autour des idées que l’on se fait de l’obèse se développent des suggestions de jovialité et de générosité. Une dernière image, historiquement plus récente, vient se superposer aux deux premières : le gros, victime de sa démesure et de son incapacité à contrôler ses appétits, peut faire aujourd’hui plus envie que pitié. Cette figure foncièrement ambigüe développe ainsi des sentiments mêlés de fascination, d’attirance, de sympathie, de dégoût et d’inquiétude et vous vous dites que c’est là-dessus que joue Miodrag Tasic, lorsqu’il pousse à leur paroxysme les images de l’obésité.


Et c’est bien l’image de l’obésité et de la disproportion qui est seule en cause : même si vous reviennent en mémoire les figures habituelles du gigantisme, vous voyez bien qu’aucune de ces statues ne s’impose -ni n’en impose- par sa masse réelle. (Et cela, peut-être, renforce de rejet : ces figures ne s’imposent en rien. Mais c’est en même temps ce qui, paradoxalement encore, fait d’elles des figures curieusement souffrantes et, parce que souffrantes, sympathiques. Et sans doute vous dites-vous souffrance parce qu’elles ne s’imposent pas par la taille, et que, toujours inférieures à l’échelle humaine, elles sont sous le regard, sous votre regard). Vous mesurez la distance qui les sépare de tous les gigantismes, de toutes les superbes et de toutes les fortes, et bruyantes, et parfois, hélas, tapageuses, affirmations de présence, de travail ou de pouvoir. Vous les voyez alors plus proches des gnomes ou des grotesques que des géants. Et si ces petites oeuvres sollicitent le souvenir des géants de Botero, vous vous les rappelez plus lisses, plus tendus, plus équilibrés, peut-être plus maternels, mais en même temps, plus distants, plus majestueux, moins fraternels.

Vous voici tournant autour de ces sculptures ; satellisé et bien plus proche désormais de leur géographie intime, vous considérez avec davantage d’attention les images complexes qui naissent de ces masses et de leurs replis, de leurs débordements, de leurs coulées, de leurs contraintes, de leurs étagements. Un monde dans un monde, un travail dans un travail... Vous savez que le plus souvent l’image reconnaissable n’est que le prétexte à la pure jubilation de peindre ou de sculpter, que parfois même elle cache mal cette pure attention aux seules matières de l’art, porteuses à elles seules de toute la profonde pleine et insupportable joie qui naît de ce que l’on appelle "créer" : peut-être, tout simplement, une manière survivre en travaillant les raisons même du tragique. Les matières, les formes qu’elles prennent, les accidents qu’elles subissent, demeurent si proches du corps au travail, et de ses gestes et de tous les mouvements de la main, et de tous ses rêves de libération, elles en conservent si fidèlement la mémoire, que l’on croirait voir Van Gogh écraser son tube pour en faire sortir une ultime maigre pâte, ou Fra Angelico, cherchant à donner à ses brosses la liberté même de la terre productrice du dessin improbable des marbres. Vous savez que dans le détail d’un drapé se jouent tous les rêves de liberté de la toile, du corps, de l’art, surgi des aléas qui se tissent dans les jeux entre la pesanteur, la légèreté, le vent, le masque, l’incertitude, le voile ; que dans les plis de la toile figurée sur une toile se développe la fiction du corps représenté comme caché, et de la toile présente que l’artiste cache, cherche à faire oublier.
Les bronzes de Miodrag Tasic vous font revenir en mémoire toutes les images de drapés, mais vous voyez bien que c’est le corps lui-même -vous précisez en même temps en vous-même : "La figure de la peau"- qui drape -lourdement- le personnage. Et vous vous dites que si la toile est -chez preque tous les peintres que vous aimez- une métaphore de la peau, dans le cas de Tasic le sculpteur, la peau de bronze joue le rôle de la figure de la toile... Métaphore d’une métaphore....
Vous voici suivant les méandres des plis... Cette sculpture, apparemment si figurative, voilà qu’elle développe dans son détail, toutes les fantaisies des abstractions : chaque détail est une sculpture dans la sculpture, à tel point que vous vous dîtes que ces figures d’obèses ne sont peut-être en somme que le prétexte au pur jeu formel des plis qui semble obséder la conscience des artistes de la vision depuis des millénaires... La représentation des chairs prend des aspects de relevés géographiques : bouleversements de vieux massifs, étagements souples de chaos, douceur luisante après la pluie d’un champ lourdement labouré, motte humide ou relief de lune ; en tout cas minutie des doigts polissant la cire tiède, rêve d’un monde en construction saisi du bord du pouce et prenant là, entre pouce, doigts et main, ses formes, ses accidents, ses équilibres. La mémoire inscrite dans les sillons de bronze est pleine d’images de corps au travail

Les figures de Miodrag Tasic ne vont plus jamais cesser leur ensemencement en vous. Vous allez vivre avec leur absence et l’interrogerez jour après jour ; vous sortirez de votre vie de grandes zones que vous croyiez une fois pour toutes calmes et lumineuses et goûterez en elles une étrangeté inconnue (peut-être s’agit-il de ces espaces ignorés de la conscience, ces "limbes" dans lesquels reposent les enfances disparues dans l’innocence) ; vous vous heurterez à leurs questionnements têtus, aux conversations qu’elles engageront sans trève entre elles et avec les autres personnes du monde, à leurs chants solitaires, rauques, comme désaccordés, à leur respiration courte. Nouvelle joie et nouvelle inquiétude, bonheur et malheur mêlés, l’oeuvre d’un artiste vous est née.

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Femme-poulet, photo F. Fernandez
Publication en ligne : 5 janvier 2009
Première publication : 1997 / Monographies

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