BRIBES EN LIGNE
la terre nous dernier vers aoi il n’est pire enfer que       soleil après la lecture de    7 artistes et 1 temps de bitume en fusion sur       entre       jonath un homme dans la rue se prend dernier vers aoi elle ose à peine       et tu souvent je ne sais rien de  je signerai mon tout en travaillant sur les "nice, nouvel éloge de la ...et poème pour       dans les durand : une la fonction, toute une faune timide veille attendre. mot terrible. samuelchapitre 16, versets 1   le texte suivant a je meurs de soif tromper le néant     rien légendes de michel poussées par les vagues le glacis de la mort histoire de signes . lorsqu’on connaît une la brume. nuages le tissu d’acier pour max charvolen 1) elle disposait d’une est-ce parce que, petit, on et je vois dans vos et que vous dire des traquer  “ce travail qui   saint paul trois attention beau je dors d’un sommeil de       et       ruelle on cheval de sorte que bientôt pour martin un temps hors du rita est trois fois humble. l’illusion d’une quand les mots ne pas négocier ne j’oublie souvent et       jardin eurydice toujours nue à tous feux éteints. des troisième essai encore une citation“tu       m̵  monde rassemblé       une tout à fleur d’eaula danse quando me ne so itu pe     longtemps sur tout le problème       fourmi « e ! malvais       &eacut    de femme liseuse     du faucon   pour théa et ses station 4 : judas  ouverture d’une (la numérotation des v.- les amicales aventures du  c’était "et bien, voilà..." dit   d’un coté, antoine simon 29       reine al matin, quant primes pert printemps breton, printemps les dessins de martine orsoni antoine simon 12 madame, vous débusquez   3   

les   marcel       s̵ comme un préliminaire la       la granz est li calz, si se autres litanies du saint nom trois (mon souffle au matin dernier vers aoi la route de la soie, à pied, le galop du poème me générations       ce pour ma quand vous serez tout       un       pass&e dernier vers aoi  martin miguel vient dorothée vint au monde pour michèle gazier 1) je m’étonne toujours de la arbre épanoui au ciel pour jacky coville guetteurs       deux il y a dans ce pays des voies ce qui fascine chez pour andré dernier vers aoi       au la liberté s’imprime à       le passent .x. portes,       dans quel ennui, mortel pour i mes doigts se sont ouverts       l̵ des voix percent, racontent sixième madame des forêts de rm : d’accord sur rossignolet tu la       chaque 1 la confusion des le lent déferlement tandis que dans la grande   (à jamais je n’aurais je suis celle qui trompe la poésie, à la li emperere s’est il tente de déchiffrer, frères et  tu vois im font chier il en est des noms comme du couleur qui ne masque pas mult est vassal carles de reprise du site avec la  avec « a la 1) notre-dame au mur violet       voyage tes chaussures au bas de a christiane a la fin il ne resta que dernier vers aoi antoine simon 25 franchement, pensait le chef, le 26 août 1887, depuis   ces notes À peine jetés dans le       deux l’appel tonitruant du mon travail est une tant pis pour eux.       m&eacu "moi, esclave" a au commencement était       &agrav d’un côté je crie la rue mue douleur deuxième essai le l’ami michel       alla rm : nous sommes en mieux valait découper le coquillage contre       je me f toutes mes antoine simon 31 dernier vers aoi       su       d&eacu comme ce mur blanc 1. il se trouve que je suis   pour adèle et le bulletin de "bribes vous êtes 0 false 21 18 première fin première titrer "claude viallat,       pass&e karles se dort cum hume temps de cendre de deuil de l’attente, le fruit       retour au programme des actions vue à la villa tamaris je serai toujours attentif à       apparu   né le 7  pour de     faisant la si grant dol ai que ne antoine simon 17 et il parlait ainsi dans la pour mon épouse nicole il pleut. j’ai vu la le "patriote", qu’est-ce qui est en       midi f les marques de la mort sur le travail de bernard       aux       allong ils s’étaient sur la toile de renoir, les   pour olivier la fraîcheur et la       descen carcassonne, le 06   encore une le vieux qui temps de pierres antoine simon 20 Ç’avait été la clquez sur       journ& la force du corps, siglent a fort e nagent e la chaude caresse de       fourr& ce qui importe pour vertige. une distance un tunnel sans fin et, à je t’ai admiré,       le quel étonnant  l’écriture il y a des objets qui ont la     de rigoles en le 19 novembre 2013, à la les oiseaux s’ouvrent antoine simon 7       il les cuivres de la symphonie fragilité humaine. il s’appelait merle noir  pour 13) polynésie le texte qui suit est, bien l’évidence       mouett marché ou souk ou carles li reis en ad prise sa les petites fleurs des il était question non une fois entré dans la très malheureux... introibo ad altare patrick joquel vient de (josué avait       entre d’un bout à de mes deux mains       le    il pour anne slacik ecrire est madame est toute       dans dont les secrets… à quoi (elle entretenait bernard dejonghe... depuis un nouvel espace est ouvert dernier vers aoi f les feux m’ont il faut laisser venir madame       voyage  ce qui importe pour antoine simon 32 montagnesde toujours les lettres : la danse de       (       le a toi le don des cris qui je déambule et suis  l’exposition  en cet anniversaire, ce qui abu zayd me déplait. pas f le feu s’est dernier vers aoi le 26 août 1887, depuis     les provisions dans le pain brisé son « 8° de toutes ces pages de nos pour andrée faisant dialoguer       rampan dernier vers aoi ] heureux l’homme tout mon petit univers en assise par accroc au bord de       sur       fleure langues de plomba la       reine ici, les choses les plus     [1]          or giovanni rubino dit     vers le soir j’ai parlé la bouche pure souffrance diaphane est le mot (ou il est le jongleur de lui dessiner les choses banales     m2 &nbs ce qu’un paysage peut et ces j’ai changé le dernier vers aoi À l’occasion de   je n’ai jamais antoine simon 27       une sequence 6   le madame, on ne la voit jamais antoine simon 3 de toutes les       &agrav deuxième suite pour jacqueline moretti, nous serons toujours ces madame déchirée issent de mer, venent as       m̵ passet li jurz, si turnet a       sur  hier, 17 huit c’est encore à un soir à paris au autre essai d’un iv.- du livre d’artiste       montag rare moment de bonheur, nous savons tous, ici, que deux mille ans nous 1254 : naissance de macles et roulis photo 4 le soleil n’est pas dernier vers aoi   lancinant ô lancinant       &agrav là, c’est le sable et  dernier salut au    tu sais outre la poursuite de la mise l’art n’existe la vie humble chez les   le 10 décembre       le     pourquoi   (dans le vous deux, c’est joie et "pour tes c’est le grand   la production la langue est intarissable       le       la religion de josué il le nécessaire non "la musique, c’est le     pluie du pas facile d’ajuster le « voici torna a sorrento ulisse torna pour jean-marie simon et sa clere est la noit e la madame est une la vie est dans la vie. se station 7 : as-tu vu judas se cet univers sans je reviens sur des (de)lecta lucta         soleil       " accorde ton désir à ta c’est ici, me antoine simon 18 la parol

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Carnets intermittents

Des chroniques... à l’occasion...


  • Exposition et lecture

    Raphaël Monticelli - 21 avril 2010

    Les dessins de Martine Orsoni pour ma Légende fleurie seront présentés à la fondation Iperti, à Vallauris à partir de samedi prochain, 24 avril 2010... 

  • À propos de Bruno Mendonça

    Raphaël Monticelli - 8 avril 2010

    Bruno Mendonça prépare une exposition à la médiathèque de Contes pour la fin de ce mois d’avril 2010. Il m’a demandé l’un des textes qui figureront dans le catalogue. Le voici.

     
     Le Livre... Jadis, au petit matin de mon enfance,
    à la première aube de ma vie,
    sa douce lumière éclairait l’horizon.
    Bruno Schulz
     
    « Si le monde est une vaste bibliothèque, comme on l’a affirmé, Mendonça répond
    que la bibliothèque est un vaste monde »
    Pierre Tilmann
     
    Des livres. Des livres à perte de vue. « Perte de vue ... » Malheureuse formule. Livres en recherche de vue. En construction de vision. Le monde n’est pas « comme un livre », il est submergé de livres. Tout ce qui nous en apparaît y est livre. Livré. Livrable.
    Et les livres s’ouvrent sur des livres. À chaque phrase. À chaque mot. À chaque signe. À chaque trace. Que la langue et sa graphie nous soient connues ou non chaque livre ouvre sur des livres chargés de mondes pleins de livres, pleins de signes ouvrant sur des livres pleins de mondes, et encore et toujours...
    Voilà ce que je dirais en première approche de l’oeuvre de Bruno Mendonça. Il m’est toujours apparu ainsi portant en lui, avec lui, après lui, le rêve sans limite d’une bibliothèque sans limites.
    À ce point, il me manque un élément majeur. Bruno Mendonça est un corps. Un corps rêvant. Un corps rêvé. Un corps rêvant d’autres corps dans la multitude des corps. Un corps chargé de corps souffrants.
    Y-a-t-il seulement une frontière entre les corps et les livres ?
     
     
     
    *
    Je l’ouvris (...)
    Je vis la grande migration des animaux,
    fleuve coulant sur les routes, se divisant, s’éparpillant en cortège
    dans un pays lointain, je vis le ciel plein de vols
    d’oiseaux et de battements d’ailes, une énorme pyramide
    inversée dont le sommet touchait l’Arche.
    Bruno Schulz
    « Il faut savoir que l’art est l’art de ne pas savoir »
    Christian Arthaud
     
    Il y a quelqu’un. Cette présence. Cette odeur d’herbe piétinée. De terre engloutie. Cette portion de silence quand tout, autour, jacasse et remue. Ou bien il y a eu quelqu’un qui a déposé là ce silence. Cette odeur. S’impose l’image du sang qui sèche. Et celle de l’incandescence. Entre pulsion du corps et maîtrise d’une intelligence sidérée. Entre encroûtement et fusion. Écroulement et rédemption. Feuilletage. Le piétinement des herbes. L’étagement des odeurs.
    Les livres. Grimoires dont les traces s’étiolent, rongés de temps et de lumière. Les feuillets s’effritent sous la caresse des doigts, si précautionneuse soit-elle. Soient-ils.
    Et cette poussière dont la saveur de farine à peine humide atteint l’esprit avant de s’attaquer aux papilles. Dans ce miroitement où s’évanouissent des micas, des schistes et des quartz, il y a quelqu’un. 
     
    *
    Penché sur le Livre, le visage
    flamboyant comme un arc-en-ciel,
    je me consumais silencieusement
    allant d’extase en extase.
    Bruno Schulz
     
    « Bruno Mendonça propose de célébrer (...) l’intime et le jouir. »
    Tita Reut
     
    C’est l’atelier.
    Des travaux. Aux murs, au sol, sur des tables, dans des cartons, des tiroirs.
    Dessins, tirages, toiles, livres. Livres !
    On se dit : « Quelles subtiles tensions unissent le monde d’où je viens, le dehors, et ce dedans où je me tiens ? » On regarde. On voit. Des signes, des traces, des douleurs, des plaies, des rituels, et des cérémonials complexes et silencieux, dont on n’ose demander les raisons... De peur de comprendre.
    On est passé d’un territoire à l’autre ; du collectif à l’intime. On se dit : « Me voici entré, ici, dans ce dedans, ici, qui est un bouleversement apaisé du dehors. J’y ai été accueilli. Admis. Le temps s’y presse sans y avoir même prise. » Et on se dit : « Quelles règles inconnues ont établi ici les relations entre ce territoire, son organisation –espace de travail ; un autre de stockage ; un de monstration ; la table à la cafetière ; une chaise ou deux- et le travail qui s’y fait ? » Du bois. Du plomb. De la peinture. Des oxydes. Du papier. On se dit : « Je ne peux pas ne pas sentir la souffrance et la douleur. Non. Je ne peux pas. » On se dit : « Jouissance de la douleur ? Malgré la douleur ? À cause de la douleur ? » On écoute. Le plomb des mots. La précaire prétention des protections. On entend : « Je me suis enfoui. Enterré. Des jours durant pour dessiner en aveugle » On voit passer, au fond de l’eau de l’oeil, l’ombre d’un prométhée, et on se dit : « Jouir de dessiner en aveugle ? Dans l’aveuglement des tombeaux ? ». On rejette les cottes de maille. On donne son corps nu et fragile au soleil et au vent. Ce bonheur de la fragile nudité.
    C’est l’atelier.
     
    *
    C’était le dernier mot du Livre
    qui vous laissait le goût d’un étrange étoudrissement,
    mélange de faim et d’excitation de l’âme.
    Bruno Schulz
     
    « Tous se servaient de la même langue
    et du même mot. »
     
    Un mot. Un seul mot. Et ce serait suffisant. Il dirait tout ce qu’il y a à dire. Ferait comprendre tout ce qu’il y a besoin de comprendre. Au passage, il abolirait la vaine complexité de nos systèmes linguistiques. La prétention de nos idées. Il nous donnerait plus d’âme que n’en ont les animaux les plus dépourvus de signes. Il élargirait nos rapports aux autres et au monde à une seule, profonde, intense et définitive fusion.
    Que ce seul mot soit dit et répété ! fusion. Que des millions de bouches le profèrent ! fusion. Que la main inlassable l’écrive des millions de fois ! fusion. Ah ! l’impossible ! fusion. L’inconcevable ! fusion. Toute parole en un mot fondue. fusion. Que deux êtres le prononcent... fusion. il n’est plus le même déjà. fusion. Que la même main deux fois l’écrive... fusion. il est déjà différent. fusion. Le timbre diffère. fusion. Et le souffle. fusion. Et le geste. fusion. Et la forme. fusion. Et la trace. fusion. En bout de ligne c’est l’agitation d’une vie sans prétexte. fusion. En bas de page, l’étincellement des eaux et des écumes. fusion. Le volume rempli est parcouru de vibrations, de cris, de plaintes, de rires et de murmures. fusion. Des milliers de volumes, fusion des millions de fois, fusion couvrent le monde, fusion en crèvent les bords, fusion  remplissent la totalité du ciel des regards. fusion et donnent la forme définitive de notre ouïe. fusion. Il ne désigne pas ce que nous voyons. fusion. Ne désigne pas ce que nous entendons. fusion. Il est ce que nous voyons et entendons. fusion.
    Avant de disperser les peuples en dispersant les langues, les dieux inquiets qui cherchent à se passer de nous ont dispersé chaque homme en dispersant les mots.
     
    Un seul mot et c’est suffisant.
     
    Les citations de Bruno Schulz sont tirées de « Le sanatorium au croque-mort », Denoël ed.1974 dans la traduction de Thérèse Douchy
     

     

  • Lire encore

    Raphaël Monticelli - 29 mars 2010
    Clefs : Monticelli R.

    Je n’ai pas dit que le roman de Grégoire Polet, Leurs vies éclatantes, est paru chez Gallimard. Voilà qui est fait.

    J’ai parlé de livres lentement lus... Parmi ceux-là, Le livre de l’intranquillité, de Pessoa, ou Le Talmud... Deux promesses que je m’étais faites il y a longtemps. Ça doit se lire lentement. Laisser sédimenter. Et ruminer.

    Quand j’ai ouvert -enfin- Pessoa, me sont revenues les longues discussions que nous avions avec Manuel Casimiro de Olveira... C’était les années 70... Comment ? Me disait-il, tu ne connais pas Pessoa ? Et de me dire son importance, son originalité, son usage des hétéronymes, la force du portugais sous sa plume... Et de temps en temps, m’en faisait lecture. Pessoa, me disais-je. Le bien nommé, disait-il. Pessoa, il faut que je m’y mette. Que j’y entre. Que je le fréquente un peu. Et m’y voici. Entre éblouissement et agacement. Et la si belle traduction de Françoise Laye...

    Je dis "belle traduction", mais qu’en sais-je ? Je sais que le français en est limpide. Nullement encombré de ces formulations parfois étranges ou de ces sortes d’incohérences auxquelles on se heurte parfois dans les textes traduits. La mention "d’intranquillité", à elle seule, mérite respect et admiration. Je crois bien qu’elle a été inventée pour cette traduction, justement... Et on la retrouve régulièrement depuis dans l’art et la littérature. J’ai trouvé le mot chez Polet, deux ou trois fois, et chez Garouste, par exemple.

    Et la traduction est telle qu’elle donne envie de lire le texte en portugais. Manuel me lisait en portugais d’abord avant de risquer une approximation française. j’avais du mal avec son portugais. Prononce à la Brésilienne, lui disais-je. Plus lente, mieux articulée, je m’y retrouvais mieux, pouvais en saisir des mots. Manuel s’y pliait. Mais il a écrit et pensé en portugais, nuançait-il. Il disait "Pshoa", en portugais et "Pesssoa" en brésilien.

    Je me suis essayé à la lecture de Saramago , dans l’édition bilingue de ses poèmes proposée par Brémond. Ça se laisse faire. Voilà un projet de lecture à inscrire : Le livre de l’intranquillité en portugais.

    Je ne lirai jamais, hélas !, le Talmud dans le texte. Ce n’est pas faute d’en avoir rêvé étant jeune. Je serais semblable aujourd’hui à ce condamné à mort qui, pour ultime volonté, avait demandé : à "apprendre le chinois"... 

    Je me borne donc à reprendre les langues possibles : latin, grec, ancien français, anglais, espagnol, un petit rêve d’allemand. L’italien, bien sûr, mais je suis là en terre maternelle. Bien que, je l’ai souvent dit, je me sache, ou me sente, mauvais fils.

     

  • Lire...

    Raphaël Monticelli - 28 mars 2010
    Clefs : roman , Polet , Lecture

    Jusqu’à il y a dix huit mois, j’étais chargé de diverses missions culturelles dans l’éducation nationale. En quittant ce travail, je pensais pouvoir disposer de plus de temps pour avancer mes chantiers d’écriture et pour assurer le suivi de ce site. C’est bien ce qui s’est produit. Mais ça n’a pas été le plus important.

    Le plus important, c’est que ça m’a dégagé du temps pour lire et pour mieux suivre le travail des amis peintres ou musiciens. Ça ne tourne encore pas comme je le souhaiterais... Mais j’en prends mon parti : le temps manquera toujours.

    Reste que je peux désormais ouvrir un livre, m’installer dans un confort de lecture qui dépasse les quelques minutes que je volais aux trajets ou à la préoccupation d’un dossier, qui me permet d’aller au bout d’un ouvrage dans la journée ou, au contraire, de le savourer des semaines ou des mois durant sans en perdre le fil et la voix, y revenir, laisser le texte s’installer et opérer.

    En d’autres temps, par exemple, j’aurais peut-être refermé trop vite Leurs vies éclatantes de Grégoire Polet : ténuité des sujets, manque d’épaisseur des personnages, dont la sociologie m’aurait définitivement agacé, banalité de la langue... Et je serais passé à côté d’un très étonnant et très dense roman, de réflexions rares sur l’art, d’un usage efficace du roman pour donner à penser et méditer, et surtout d’une étonnante maîtrise du tissage entre destin individuel et effets de masse, entre personne et foule... Et ce sujet là m’intéresse au plus haut point : c’est même l’un des problèmes qui m’intéressent le plus dans le travail des artistes et écrivains des générations qui ont suivi la mienne. Cette attention à l’individu dans une prise en compte de la masse. Et c’est là ce que réussit, m’a-t-il semblé, Grégoire Polet. Alors, lisant, je lève de temps en temps les yeux de la page, et en souriant, je crois, je pense à ce jeune auteur qui décroûte à coup de phrases le vieux machin qui est en train de le lire.

    Leurs vies éclatantes... Parce qu’elles sont brillantes d’abord. Parce qu’elles explosent, ensuite. Parce que c’est un roman éblouissant, enfin.

  • Leonardo Rosa, en prévision de l’expo de Gênes

    Raphaël Monticelli - 24 mars 2010

    Leonardo Rosa présentera ses travaux à Gênes, le 16 avril 2010. Il m’a demandé un texte de présentation synthétique des séries qu’il compte exposer. Le voici.

     

    Cendres récupérées des incendies ou des foyers passées avec des brosses précaires sur des supports de récupération -bois de cagette, bois flotté, papier d’emballage, vieilles pelures- avec un liant banal : depuis les années 80, le travail de Leonardo Rosa s’est développé en utilisant les matériaux, les outils et les supports du dénuement et de la pauvreté, et en usant de formes simples, qu’on pourrait dire archétypales, et organisé en séries. Ainsi la pauvreté des moyens s’associe à la simplicité des formes pour donner des oeuvres d’une forte charge émotive et symbolique.

    Dans le travail de Rosa, la série ignore le programme, la combinatoire et le systéme. Je désigne sous le terme de « série » un ensemble d’oeuvres qui se donnent le même référent, et travaillent sur la même forme pour en explorer les effets de sensibilité.
    Parmi les nombreuses séries, j’en retiendrai trois majeures, de trois périodes différentes : les premiers papiers couverts de cendres, la série des kouroï, et les récents alphabets.
     
    C’est à la suite des incendies qu’il a connus en Corse que Leonardo Rosa commence ses travaux de cendres. Par petites touches, la pâte de cendre est déposée sur des papiers d’emballage gris récupérés, caresses timides de la surface dont on explore les accidents et la vie antérieure, comme d’une peau aimée ou que l’on apprend à aimer. La forme naît d’abord de ces accidents de surface ou de bords : marques, salissures, déchirures. Souvent, elle surgit du rapprochement entre deux bouts de papier et le lieu de leur union, leur cicatrice, est parfois notée par l’apport d’un papier d’emballage violet... Le lecteur français que je suis, voyant pour la première fois l’une de ces oeuvres au format ouvert, déchirée sur ses bords, retenue en son coeur par le froissement léger du papier d’emballage violet, a immédiatement entendu monter en lui le vers de Rimbaud :
    « O, l’omega, rayon violet de ses yeux... »
    La série des papiers s’est chargées de formes diverses, archétypales disais-je, au triangle, induit par la superposition des papiers récupérées, s’ajoutent le menhir, la hache, la spirale... Le tjuringa enfin. Je tiens le travail des tjuringas, format et forme à la fois, comme la plus haute expression de cette série des papiers...
    Leonardo Rosa tient de sa lecture assidue de Chatwin la référence au tjuringa australien, objet rituel, partition et guide, corps et âme de l’ancêtre, l’autre, dans son antiquité et sa permanence, fait objet ; et moi, le portant, me faisant lui... L’interprétation de Rosa, résolument occidentale et artistique, reprend l’héritage aborigène. Recueillant des bois flottés, il les entoure de papier d’emballage et les recouvre de cendre... objet artistique, partition et guide, corps et âme de l’artiste, cet autre fait objet : celui qui le voit se fait un peu l’autre...
     
    Avec la série des Kouroï, ce sont les formes de sculptures découvertes dans les Cyclades qui sont traitées. Colossales, inachevées, abandonnées avant même que le scupteur ait eu le temps de leur imprimer l’énigmatique sourire des statues pré-classiques, elles font l’objet d’un travail de cendre, de papier d’emballage et de papier cristal. Sortes de menhirs couchés, ces kouroï nous donnent la forme d’une double origine, artistique et historique, toujours en suspens, toujours naissante dans son millénaire abandon, forme d’aube deux fois.
     
    Les alphabets, signes et poèmes d’herbe, sont la dernière série de cette rapide chronologie de Leonardo Rosa. Cette série naît d’une double découverte. La première, liée au travail des cendres, tient à la forme particulière que prennent les brins d’herbe fraîche quand ils sont soumis au feu : traces infimes où l’artiste a su voir le surgissement d’un alphabet premier, écriture d’avant l’écriture, nature devenant culture. La deuxième s’est faite dans les brocantes où Leonardo Rosa a trouvé des cahiers comptables du XIXème siècle avec leurs feuilles carbone à la calligraphie surannée et aux écritures passées, encre qui redevient trace d’eau, culture qui retrouve la nature... Dans la rencontre entre les pages découpées des livres comptables et les signes d’herbe, une dialectique subtile entre en jeu où l’on ne sait plus si ce sont les brins d’herbe brulée qui font vibrer comme tels les fragments de graphèmes ou si c’est à eux qu’ils doivent leurs allures de signes d’écriture, et, à l’inverse, on se trouble de voir dans une miette de calligraphie, la brûlure du temps et de l’eau, si proche de celle du feu sur l’herbe, et de se demander si c’est l’humble brin d’herbe qui a faît croître en nous le désir et la capacité d’écrire...
     
    Dans tous les cas, le travail de Leonardo Rosa s’organise en faisant de la peinture l’espace où se joue, en même temps, la relation à l’origine –une archéologie- à la trace, entre disparition et permanence, à la renaissance, et où vont de pair économie des moyens et écologie du projet.

     

  • Il Verri, un numéro sur la poésie contemporaine

    Raphaël Monticelli - 17 mars 2010

     

    Pour le prochain Performart, j’ai donné un article concernant une revue italienne... Le voici...

    Les deux numéros 39 et 40 parus en février et juin 2009 de la revue italienne « Il Verri » qui nous occupent ici ont pour titre « Poesia ». Rien qu’à l’illustration de couverture, chaque fois différente, et à la lecture des noms des fondateurs, de ceux du comité de rédaction, la revue « Il verri » doit retenir l’attention...

    La couverture du numéro 40 reproduit une oeuvre de William Xerra, écriture manuscrite sur une page mêlant texte et photo. Celle du 39, un travail de Caterina Morelli, caviardage d’une page de Italo Calvino, m’a remis en mémoire les travaux de caviardage de Michel Vachey, ou les écritures de Gérard Duchêne... Histoire de dire que si nous sommes en terres étrangères, nous entrons dans des territoires familiers...
    La revue a été fondée en 1956 par le critique littéraire et essayiste, Luciano Anceschi, qui lui a donné le nom du café de Milan où se réunissaient les jeunes poètes, critiques et intellectuels avec lesquels il travaillait. Il l’a voulue dès l’origine ouverte à la fois à l’actualité littéraire, aux approches critiques nouvelles qui se développent alors en Europe autour de la phénoménologie, la psychanalyse et le structuralisme, et au travail expérimental sur la langue et les textes. 
    Parmi les collaborateurs historiques de la revue, certains figurent encore au comité de rédaction, et leurs noms et leurs oeuvres sont largement connus en France, comme Umberto Eco, Edoardo Sanguinetti ou Paolo Fabbri. Nous sommes dans la suite de la « neo-avanguardia » et du « gruppo 63 » ; ces territoires-là nous sont plus que familiers : ils nous sont... consubstantiels.
    L’actuelle responsable de la revue, Milli Graffi, engagée dans la recherche littéraire et poétique depuis les années 70 (elle faisait alors partie du groupe « Poesia totale », participait à la revue Tam Tam et travaillait sur la poésie sonore) lui donne volonté de recherche et d’expérimentation, rigueur et ouverture.
    Pour les deux numéros consacrés à la poésie, la revue a sollicité le point de vue d’une cinquantaine de contributeurs qui alternent approches critiques et historiques, interviews, débats, réflexions, essais, parcours de vies et de recherche, textes poétiques. On voit qu’il ne saurait être question d’en faire une relation exacte. Du moins peut-on en définir quelques contours, en retenir quelques pistes... Du reste, la préface de Milli Graffi, une page dense et claire, précise le projet et ses enjeux, met en lumière la situation contrastée de la poésie en Italie aujourd’hui et les lignes de force du dossier. Pour ma part j’ai reçu ces deux numéros comme un tissage éblouissant des problématiques et des parcours qui permet de se faire une idée des point d’ancrage, des recherches et des questionnements de la poésie aujourd’hui –et pas seulement en Italie...
    Ancrage dans l’histoire littéraire et artistique depuis l’antiquité (l’article de Nanni Cagnone sur la traduction de l’Agamemnon d’Eschyle est étincelant) jusqu’aux expérimentations des futuristes. Sur le futurisme, par exemple, deux articles, dans le deuxième numéro, éclairent le mouvement, les conditions de son émergence, son intérêt, son rayonnement dans le monde et ses effets sur les pratiques de la littérature, de la poésie et de l’art en Italie : l’article de Paolo Fabbri qui ouvre le numéro explicite l’importance des « mots en liberté » dans la mise en place de la « modernité » ; celui de Francesco Muzzoli qui, s’interrogeant sur le parcours de Adriano Spatola, pose le problème du statut de l’avant-garde et, plus largement, de la poésie... « la poésie participe à la lutte contre l’enfermement dans la sphère privée (et dans la propriété privée) –conclut-il- et c’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui ».
    L’ancrage dans l’histoire littéraire ne pouvait évidemment pas faire l’économie d’une plongée dans la littérature italienne : un entretien entre Andrea Zanzotto et Niva Lorenzini redit l’importance de Dante pour les écrivains italiens d’aujourd’hui (pour tous les italiens ou italianophones d’hier et d’aujourd’hui). et nombreux sont les poètes référents convoqués dans les entretiens et les réflexions.
    Ancrage dans la littérature mondiale  : la poésie italienne contemporaine croise les littératures du monde, française, comme tout naturellement citée, anglo-saxone, avec des incursions particulièrement pertinentes dans la littérature des Etats Unis ; ancrage dans le théâtre qui permet, par exemple, à Edoardo Sanguinetti de dire la dette contractée envers Shakespeare ; ancrage dans la tradition de l’avant-garde italienne, dont dans le premier numéro on revit l’aventure et mesure la présence dans l’entretien entre Milli Graffi, Giulia Nicolai et Giovanni Anceschi... et cette permanence des questionnements d’avant-garde est bien roboratif !... Ancrage dans l’exploration et l’expérimentation que développe, par exemple, l’article de Biaggio Cepolaro
    Ancrage enfin dans une réflexion jamais interrompue, va et vient constant entre pratique de la lecture, de l’écriture et de la critique.... Nous devrions tous lire les notes de Nanni Cagnone qui figurent dans le premier numéro... Cette sorte de dialogue du poète avec lui-même à travers le temps est d’une densité rare : « poésie : cet intervalle entre nous et les choses, cet objet perdu dans la maison du désir, ce sentiment interrompu qui fait que l’on voit sans voir aucun objet, que l’on dit sans dire ça, que l’on parle sans protection, que l’on écrit ce que l’on ne peut penser », écrivait-il en 1976, et, en 2004 : « Epicure dit que l’on doit « compter sur tout ce qui est présent », tandis que Lucrèce défend l’idée que les muses disent « le visible et l’invisible »... La « présence » est donc plus ambiguë que prévu. Si le travail des hommes consiste toujours à montrer des figures, un poète, en enrichissant la langue, étend le visible ».
    Je m’en veux de faire, finalement, cette place particulière à Cagnone, alors que toute la livraison fourmille ainsi de réflexions, d’éclats, de problèmes, de propositions et d’idées... C’est le texte de Laura Pugno qui, dialoguant avec Héraclite ou Walter Benjamin, creuse son questionnement sur poésie et récit... ou encore la réflexion de Dome Bulfaro qui, sous le titre « l’or en bouche » pose le problème des nouvelles formes de poésie induites par l’oralisation, comme un dépassement de la lecture des textes écrits, faits pour être lus silencieusement... L’émergence d’une « Orature », face à la « Littérature »... Laissons-là ! Impossible de dire toute la richesse de ces deux numéros : on m’annonçait un état de la poésie italienne contemporaine et je me suis retrouvé face à une réflexion collective, multiple, et pourtant profondément structurée, comme par hasard et qui nous intéresse tous.
    Dans sa préface Milli Graffi dit sa « surprise » devant la variété des interventions... C’est un des bonheurs, une des jubilations, de ces deux numéros... Et, en effet, elle emporte tout le reste...
  • Edmond Vernassa... un ami s’en va

    Raphaël Monticelli - 9 mars 2010

    Edmond,


    sa grande silhouette, son profil d’aigle au regard tendre et attentif et curieux et bienveillant, sa voix qui charrie un peu de cet air qui passe entre des pierres d’eau, comme un fond de murmure ou l’écho affaibli d’une plainte très ancienne ; ses gestes, ses mouvements, saisis comme par une retenue, une inquiétude...
    Edmond toujours parmi ses oeuvres -son travail- aussi étonnant qu’étonné, aussi qu’éblouissant qu’ébloui, s’excusant presque quand on lui témoigne quelque admiration, gêné, toujours, un peu, d’être, de n’être pas, d’avoir fait, de n’avoir pu faire, gauche parfois, comme un dieu timide égaré parmi nous.
    Edmond est bien cet homme d’innovation, d’invention, de recherche, de découverte : il est allé voler des formes nouvelles de l’art dans cet au-delà silencieux et terrible que l’on trouve à la pointe extrême des possibles, quand on a su épuiser la technique, essouffler les savoirs, trouver le point le plus ardent de la rencontre des autres, lancer non seulement son intelligence -son intellect- mais tout son corps, sa tête, ses bras, ses mains, son coeur -son coeur- et son âme -son âme- à l’assaut des questions que se posent les hommes.
    Edmond est cet homme, cet artiste.
    Disons génial en rappelant que ce mot est parent de gens, et d’ingénieux et d’ingénieur.
    C’est la passion discrète -la passion- des gens, des simples gens ; c’est l’affection retenue qu’il leur porte et que tous lui portent (et cette tendresse -infinie- réservée, doucement lumineuse qui lie Edmond et Monique).
    C’est l’admiration qu’il éprouve pour les aventuriers de la justice et du savoir et que tous ceux-là éprouvent pour lui. Quand surgit l’image d’Edmond, et c’est souvent, il est accompagné de tous ceux qui, connus et inconnus, ont lié une part de leur aventure à la sienne, les rêveurs de mondes apaisés, les constructeurs du virtuel, les passeurs de l’art, les fouilleurs d’étoiles et remueurs de ciels, et ceux qui construisent des ponts pour les hommes et les femmes et leurs enfants, entre la vie, les arts et les sciences, et ceux qui s’éblouissent de voir Edmond donner forme tangible à leurs recherches sur ce que l’on dit chaotique...

    Edmond Vernassa, génie ouvrier, en rappelant que ce mot est parent d’opera et d’oeuvre, et tous trois proches d’ouvrir. "

  • Une lecture

    Raphaël Monticelli - 26 février 2010

  • Monique Thibaudin

    Raphaël Monticelli - 12 décembre 2009
    Clefs : Thibaudin
    Elle réalise des "antibustes"... C’est Gibert Trem, le musicien, qui a ainsi nommé les sculptures de Monique Thibaudin, en 1993, alors que nous préparions la première exposition de ces nouvelles séries de travaux...
    Antibustes... Le mot était particuliètement bien venu. Monique Thibaudin présentait des personnages auxquels manquaient... le buste. Visibles uniquement des pieds à la taille. Ils adoptent toutes sortes de positions... Assis, debout, allongés, dansant, se reposant, attendant... Mais le haut du corps manque.
    L’inverse de toute une partie de la sculpture classique... Et sans que ça puisse se lire comme une ruine... S’il manque des bras à telle déesse ou la tête à une Victoire, c’est que le temps, l’incurie, les vicissitudes les ont mutilées. Les bustes sont le résultat d’une volonté : on ne montre que l’essentiel d’une identité. Les antibustes aussi sont le résultat d’une volonté...
    "Je laisse invisible le plus important, le siège des émotions et de l’intelligence, je laisse invisible la spiritualité", me dit Monique Thibaudin...
    Je lui réponds : "Ou tu montres ce qui est le plus important : ce qui nous plante en terre et l’origine de tous les désirs"...
    Et j’étais allé chercher des élements du texte qui devait accompagner l’exposition, dans Les bijoux indiscrets de Diderot, et le XIXème chant de l’Enfer de Dante, première exposition d’antibustes sortant du sol du troisème bolge...
    Depuis quinze ans les antibustes se développent, dans tous les formats, toutes les matières, toutes les positions, dans toutes les thématiques, en trois dimensions, en deux dimensions, en noir et blanc, en couleurs... 
    Entre corps et spiritualité, je veux bien, Monique, tout en détournant l’histoire de l’art. Tout en travaillant l’histoire de l’art. Tout en méditant. Tout en t’amusant. Tout en croisant les questions et les douleurs du monde. Et ses raisons d’espérer et de désespérer.
     
  • Giovanna Galli

    Raphaël Monticelli - 12 décembre 2009
    Clefs : Galli
    J’ai en réserve toute une floppée d’artistes dont le travail me fascine... Céramistes, verriers, mosaïstes, on les classe dans "les arts appliqués"... ce sont des "techniciens". On ne dirait pas "art", les concernant... En France, c’est le ministère de l’artisanat ou du commerce qui les suit, et non celui de la culture... Si on dit "arts", on ajoute "mineurs". 
    Il arrive même bien souvent que ces artistes refusent de se reconnaître comme des "maîtres" dans les techniques qu’ils emploient... Et, derrière leur déni, il y a une sorte de sourde souffrance de ne pas être considérés comme "artistes". Artistes, d’abord.
    Je pensais à cela en regardant les oeuvres de Giovanna Galli. Mosaïste. Giovanna Galli a mis son savoir-faire, son art, au service d’autres artistes. Elle a exécuté par exemple des cartons de Licata ou Lanskoy. Elle a aussi développé une recherche qui lui est propre, et ce qu’elle réalise dans ce cadre me donne, comme oeuvre, à penser et rêver.
    Dans je ne sais plus quelle série de conférences, Jean Paul Sartre définissait l’intellectuel comme le critique du savoir technique... J’espère que ma mémoire ne me trahit pas jusqu’au bout... J’appliquerai bien cela à l’artiste aussi. J’ai toujours appliqué ça à l’artiste aussi. L’artiste : celui qui ne se borne pas à appliquer un savoir technique. Celui qui s’interroge sur les conditions de possibilité, de développement et de mise en oeuvre de ce savoir. Celui qui fait objet, "oeuvre", de cette interrogation, de cette mise en question.
    Je n’avais eu aucune difficulté à appliquer cette définition à mes amis des groupes d’avant-garde des années 60-70. Il y avait là une radicalité du questionnement qui allait jusqu’à la mise en cause de l’Art. Ce qui était mis en cause, c’était la capacité même des techniques et des savoirs traditionnels à formuler une esthétique à la hauteur des enjeux de notre époque. 
    Certains d’entre eux sont rentrés dans le rang. Ils ont utilisé les techniques et les savoirs qu’ils avaient rejetés, les saupoudrant de leur radicalité perdue, et sont devenus, pour quelques uns d’entre eux, les peintres pompiers de notre époque.
    D’autres ont développé des techniques spécifiques aux objets des mises en question. Le questionnement sur les techniques héritées de l’histoire les ont conduits à mettre en place des techniques nouvelles, employant ou non des matériaux et des procédures inédites, ou réutilisant, dans les pratiques de l’art, des matériaux et des procédures importées d’autres pratiques humaines, contemporaines ou non.
    Avec le temps, je me suis intéressé à la façon dont se perpétuaient et se transformaient les techniques les plus anciennes : que devient le travail de la terre dans le monde contemporain, comment s’interroge-t-on sur la poterie et la céramique ? Quelle actualité donne-t-on à l’antique maîtrise du verre ? Et la tapisserie ? Et la, bien plus jeune, calligraphie ? 
    Il en va de ce que l’on appelle "les arts appliqués", comme des "arts plastiques", pour conserver la distinction institutionnelle que fait ce pays : dans un champ comme dans l’autre, il y a des "applicateurs" de recettes et de procédés, et des chercheurs qui s’interrogent. 
    Giovanna Galli est, à l’évidence, l’héritière de la tradition de la mosaïque. Elle est une experte dans les techniques, les savoir-faire, le savoirs, de ce patrimoine. En même temps, elle s’interroge, et nous interroge, sur l’histoire de cette activité, sur sa place dans l’histoire et dans le fonctionnement des sociétés qui l’ont vue se développer, sur son rôle dans la structuration des espaces collectifs et individuels, sur sa capacité à produire des objets de nos espaces intimes. Elle interroge les matières : minéraux, verres, ciments ; les gestes et les outils, taille, collage, mise en place ; les formats et les formes, la production des formes, la question du volume, la relation à la formation du regard et de la parole... 
    Elle est technicienne. Pleinement. Et pleinement artiste. Je regardais... Au trouble qui naissait en moi de ne pas reconnaître mon expérience banale de la mosaïque, s’ajoutait cette émotion particulière qui naissait du fait que, voyant le travail des tesselles, me revenaient en mémoire, par centaines, ou milliers, des millénaires de travail...

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