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ÉCRIRE SUR L’ART , Écrire sur l’art, expérience de l’altérité

Publication en ligne : 24 novembre 2008
Première publication : novembre 2008 / article dans revue d’art

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Clefs : problèmes

Article en réponse à une commande de la revue italienne Anterem. Paru en italien et dans une version modifiée dans le n° 79, deuxième semestre 2009 de cette revue.


Ecriture et altérité
Il est clair toutefois que cette altérité de l’œuvre ne saurait être absolue : si elle l’était, je n’aurais absolument aucune prise sur elle, j’ignorerais jusqu’à mon ignorance, et resterais muet dans mon mutisme, aveugle dans mon aveuglement. Il y faut un minimum de partage, un lieu à partir duquel je puisse mesurer l’écart. Sans doute cette « présence » dont je parlais plus haut et qui permet la rencontre ; une manifestation, quelque chose qui fasse immédiatement apparaître une présence. Si éloigné que m’ait paru le travail de Dolla de tout ce que je savais de l’art, je rencontrais Dolla et je voyais clairement une volonté et un projet à l’œuvre. Je voyais aussi qu’il travaillait des matières et des matériaux, supports, tissus, pigments, liants, procédures de fixation etc. : autant d’objets que je reconnaissais comme faisant bien partie de la peinture. Des années plus tard, rencontrant l’œuvre de Leonardo Rosa, je reconnaissais dans la cendre qu’il employait comme pigment à la fois une matière et un symbole. D’autres civilisations et d’autres cultures l’avaient largement employée et notre époque continue à en faire un usage pratique et symbolique. Il s’écartait pourtant de ce que je connaissais, dans l’emploi esthétique qu’il en faisait, systématique, diversifié, économique et, dans telle période de son travail, exclusif.

Bien entendre cette radicalité, cette radicale altérité. Bien l’entendre, c’est mettre en jeu sa propre identité, c’est se laisser altérer. Je dis « poésie »… entendons-nous : je dis « poésie », pour dire « parole altérée ». La rencontre de l’art, si elle est celle de l’Autre, déjoue les approches discursives déjà connues de moi. Cet Autre m’oblige à une parole autre. Plus je perçois une œuvre comme la marque, la trace ou le témoin d’une démarche qui me tient à distance, plus il m’importe de couvrir cet écart, cette béance, ce manque ou cette absence à dire ; soit que je me rapproche d’elle et, me laissant submerger, vais me couler en elle, soit que je la rapproche de moi, et cherche à la faire mienne, à me l’approprier. Dans les deux cas, c’est un autre moi qui est à l’œuvre : à la fois un autre qui , de sa place, peut dire "Moi" ; à la fois "moi", qui, s’altérant, altéré, devient autre.

Quand je dis « poésie », je veux dire que mon emploi de la langue pour rendre compte de l’expérience de l’art est expérience de l’altération, de la transformation de l’usage de ce dont je dispose de plus intime et de partagé, de plus commun, la langue. Ce que la rencontre avec l’œuvre produit dans mon usage de la langue et dans cette forme particulière de l’écriture poétique, apparaît, bien entendu, au plan formel : la forme de mon écriture s’en trouve affectée ; je n’adopte jamais le même style pour rendre compte d’œuvres différentes. Mais, puisant au fond de mon être au monde, au fond de mon usage de la langue, des ressources que j’ignorais avant la rencontre, j’en suis moi-même affecté. J’ai l’habitude de dire qu’une œuvre ouvre en moi des zones particulières de sensibilité, des territoires que je perçois comme nouveaux, c’est-à-dire que non seulement elle me donne la capacité de percevoir ces objets nouveaux pour moi (les œuvres auxquelles je me confronte), mais qu’en outre, elle réorganise de façon inédite la manière dont je ressens l’ensemble des objets, à commencer par les œuvres que je connaissais déjà, et, plus largement, la façon dont je perçois le monde ; je ne sais pas toujours si une œuvre nouvelle me fait découvrir ces territoires, au sens géographique du terme, si elle les invente au sens archéologique, si elle les établit, les fonde, ou si elle crée « en moi » des territoires qui n’existaient pas avant, élargissant ainsi cet espace que l’on désigne comme intérieur. Quoi qu’il en soit, cette altération dont je parlais plus haut, met en cause mon identité, mon système de valeurs, et, pour tout dire, je ne demande guère davantage à une œuvre d’art que, me bouleversant, de m’obliger ainsi à me reconstruire, à me reconstituer.




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