Accueil > Les rossignols du crocheteur > GÉNÉRALITÉS / COLLECTIFS > ÉCRIRE SUR L’ART > Écrire sur l’art, expérience de l’altérité
Article en réponse à une commande de la revue italienne Anterem. Paru en italien et dans une version modifiée dans le n° 79, deuxième semestre 2009 de cette revue.
Visages de la féminité
Lorsque Valérie Sierra m’a demandé un texte pour l’intégrer dans son livre d’artiste « Je Vous Salue Marie », mêlant des photographies de Robert Geslin, des démaillages de fragments de bas de soie, des gravures à l’eau forte à partir de ces démaillages, et des manuscrits, je me retrouvais bien face à un ouvrage complexe, qui mêlait le mort et le vivant, le corps de la femme, son ornement et sa souffrance, l’expérience de l’amour, de la perte, de l’avortement et du deuil. Ce Chef d’œuvre, au sens que le compagnonnage a donné à ce terme, réalisé à 12 exemplaires, était une somme de l’écartèlement féminin. J’ai eu toutes les peines du monde à y glisser ma langue, mais je savais, dès la première rencontre, que je donnerais une sorte de stabat mater, en écho à son titre, que je pourrais trouver moyen de dire l’écart en me tenant dans cet arc de la vie de Marie, entre l’Annonciation et la mort du Christ, que cela pourrait nous servir de territoire commun. La première strate du texte a été constituée par une libre interprétation du texte du « stabat mater » de Jacoppone Da Todi, respectant l’octosyllabe et le nombre des tercets. A partir de ce texte ont été produites des dizaines de milliers de versions par combinaison aléatoire des segments de la première strate. De cet ensemble, j’ai retenu (et non choisi) 12 versions (correspondant à 12 « moments » particuliers de la production des versions). Ces 12 versions ont été dispersées, manuscrites, dans les 12 exemplaires de l’ouvrage de Valérie Sierra. L’ensemble constitue un recueil, inédit, intitulé Les Fils de la Vierge.
Si j’insiste sur ce texte particulier, c’est que l’œuvre de Sierra m’a conduit à une situation extrême d’altération de ma propre identité, jusqu’à la mise en danger : j’avais utilisé des techniques d’écriture dont j’étais coutumier et qui ne m’étaient pas absolument personnelles et je m’étais appuyé sur un référent religieux commun ; les éléments du texte initial croisaient des termes tirés des divers niveaux d’approche, d’approximation, du livre et de l’œuvre de Valérie Sierra. La lecture de la réalisation finale m’avait pourtant terriblement déstabilisé : jamais je n’avais tant approché la perte de moi-même. J’ai, comme chacun, un petit premier cercle de lecteurs à qui je soumets mes réalisations avant publication. Dans ce cas, ce premier cercle même m’a paru inadéquat. J’ai envoyé les fils de la vierge à Jean Claude Renard, avec qui je venais de terminer un livre et qui ne faisait pas partie de mes premiers lecteurs habituels. Sa place dans la poésie française, son inspiration religieuse, sa sensibilité esthétique et la confiance que j’avais en son jugement et en lui m’y ont poussés. Ça n’est qu’après avoir reçu sa réponse que j’ai pu commencer à me déposséder de mon texte, que j’ai pu commencer à me l’approprier et à me transformer moi-même de ce que j’avais écrit, que j’ai pu commencer intégrer en moi une altérité personnelle que j’avais d’abord vécue comme une profonde altération de l’écriture. Ce texte, et cette œuvre, sont devenus centraux dans mon travail. Je doute qu’il me sera donné un jour d’aller plus loin dans ce type d’expérience.
A vrai dire, le travail que m’a permis l’œuvre de Valérie Sierra s’intègre dans une relation plus large à une altérité particulière sur laquelle je travaille depuis longtemps : la féminité. Je travaille avec de nombreuses artistes et se pose chaque fois moi la question de leur position particulière du fait de leur féminité, le cas particulier de la création féminine ou de la création au féminin est pour moi la première et la plus constante des formes de l’altérité. L’Autre est d’abord femme, et mon travail sur la féminité a été, et reste largement, une volonté de développer en moi les territoires de la féminité.
Cette féminité, nous la trouvons d’abord dans la peinture masculine, très largement comme thème, plus rarement comme procédure ; le traitement du corps de la femme dans l’œuvre de Klein, de Raysse ou de Jean Jacques Laurent, de son sexe, dans celles de Rosa, de Miguel ou de Maccheroni, de la notion de matrice et de maternité dans celle de Charvolen, de ses postures et de ses techniques dans celle d’Alocco, tout cela m’a donné l’occasion d’explorer une altérité que je perçois comme constitutive de notre humanité.
Mais cette féminité n’est jamais autant à l’œuvre que chez l’art au féminin, et je vis comme un manque et un gâchis lamentable la situation d’exclusion dans laquelle se sont communément retrouvées les artistes femmes dans l’histoire.
Le groupe des Nouveaux Réalistes, qui ont été les premiers artistes contemporains, dont le travail m’a questionné ne comptait qu’une femme, Nikki de Saint Phalle ; il n’y a pas une seule femme parmi tous les artistes des deux groupes de la peinture analytique et critique, qui ont été ceux qui m’ont donné les premières occasions d’écriture : Support-Surface et le Groupe 70. Ecrire sur le travail artistique de femmes est toujours une expérience d’emblée plus bouleversante : elle m’oblige à transformer ma façon d’écrire en me plaçant du point de vue de la femme, de son corps par elle vécu et senti, de sa façon de percevoir le monde, les autres et les hommes. C’est sans doute cette expérience radicale de la féminité qui m’a si profondément troublé dans la lecture des Fils de la vierge. Les performances d’écriture de Bernadette Griot, celles, extrêmes, quasi chamaniques de Luisella Caretta, les anti-bustes de Monique Thibaudin, les incendies d’Anne-Valérie Gasc, les presque rien de Geneviève Baquier-Escudier ou d’Anne-Marie Lorin, les espèces d’aveuglements d’Amande In, les au-delà du silence d’Aurélie Nemours, l’érotisme particulier des sculptures de Martine Orsoni ou de Michèle Brondello, les tricotages d’espaces en boucles de crins ou d’encre de Pierrette Bloch m’ont conduit à des refontes inédites et imprévues de mes dispositifs d’écriture et à des formulations, des images, inattendues, m’entraînant dans des transformations stylistiques qui m’ont toujours laissé différent de moi-même.
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