Accueil > Les rossignols du crocheteur > GÉNÉRALITÉS / COLLECTIFS > ÉCRIRE SUR L’ART > Écrire sur l’art, expérience de l’altérité
Article en réponse à une commande de la revue italienne Anterem. Paru en italien et dans une version modifiée dans le n° 79, deuxième semestre 2009 de cette revue.
Quelques années plus tard, visitant, avec un ami artiste, les musées du Vatican alors que nous venions installer une exposition d’art contemporain dans une petite galerie, nous arpentions, dégoûtés, les salles dégoulinantes d’art du XIXe siècle, et nous engagions dans les fastes du XVIIIe et du XVIIe avec la même lassitude écoeurée. Emportés par l’ennui, nous sillonnions les salles de la renaissance quand nous sommes, tous deux, tombés en arrêt : à moins de 10 mètres de nous, à main droite, un tableau comme décoloré. Un personnage fantomatique musculeusement émacié, assis dans une attitude hésitant entre la souffrance et l’imploration, faisait face à un lion couché, gueule ouverte. Sensiblement de format grand aigle, le tableau semblait de dimensions réduites après les grandes tartines que nous venions de voir… Nous nous sommes retrouvés tous deux, côte à côte, muets, face au Saint Jérôme de Léonard de Vinci, dont nous apprenions qu’il était inachevé. Ce fut un de ces très rares moments, dans une vie, de bouleversement partagé. Mon ami, après ce choc, cessa de peindre pendant plusieurs mois. Je regarde cela aujourd’hui comme la version plastique de mon propre mutisme. Il n’y avait pas quelque chose en face de nous. Ce n’est pas quelque chose qui nous avait arrêtés, attirés, stupéfaits, c’était la marque indiscutable de la présence de quelqu’un. Et ce quelqu’un imposait non seulement un travail mais une démarche, une réflexion en cours, une interrogation sur la sainteté, la solitude, la souffrance, à quoi, tout à la fois, nous ne pouvions être étrangers et qui, en même temps, passant à travers des accumulations considérables de temps et d’espaces, se présentait à nous sous une forme radicalement différente de tout ce que nous connaissions et de tout ce à quoi nous nous attendions.
Cet épisode s’inscrit dans ma vie quelques mois à peine après ma rencontre avec cet artiste qui, d’une certaine manière, inaugura pour moi mes relations avec l’art contemporain. J’étais alors étudiant en lettres et, intéressé par la musique et le théâtre, je fréquentais le club d’une compagnie qui présentait régulièrement des expositions d’art contemporain : artistes de l’école de Nice, Editions ED (alors basées à Milan)… C’est dans ce contexte que je rencontrai des personnalités comme Ben et Alocco et que, par l’intermédiaire d’Alocco, je me retrouvai, par un bel après midi de printemps, dans l’atelier de Noël Dolla. L’objectif était que je prenne connaissance de son travail de manière à en rédiger, si possible, une présentation pour l’exposition de Rome. Je suis entré dans la mansarde qui lui servait d’habitation et d’atelier, quelques chiffons ou des serpillières étaient étendues dans la pièce principale ; dans la cuisine une lessiveuse bouillait. Après une longue conversation de présentation réciproque, il me demande ce que je pense de son travail ; je lui réponds que je suis curieux de le voir. De la main désignant les torchons étendus, il me dit que c’est ça et ajoute : « il y en a d’autres en préparation dans la lessiveuse. » Ce jour là aussi je suis resté sans voix. Bousculé. Bouleversé. Ce qui venait, là encore, de faire irruption dans ma vie, c’était une démarche qui n’entrait dans aucun de mes schémas ; une approche absolument inattendue. Une radicale altérité. Et c’est pour approcher, comprendre, apprivoiser, amadouer cette altérité que j’ai commencé à écrire systématiquement sur l’art ; sur cette expérience particulière dans l’art qui vous confronte à ce qui vous est aussi éloigné que possible et qui vous oblige, radicalement, à intégrer l’altérité en vous. C’est pourquoi toute autre démarche que poétique, c’est à dire toute autre démarche que celle qui porte sur l’expérience la plus intime et la plus perturbante de la langue, dans ce que la langue porte de plus ancré dans l’individuel et dans le collectif, à la fois maternelle, charnelle et terrestre, ombilicale pourrait être le mot : nourricière et nécessairement perdue, tout autre démarche, même si elle est ponctuellement juste et nécessaire, est foncièrement insuffisante pour rendre compte de la rencontre avec l’œuvre qui est avant tout une rencontre avec l’Autre.
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